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À Berlin, les acteurs de la nuit s’unissent pour combattre la gentrification rampante

Victime de son succès, la scène alternative a repris les armes

  • Marie-Charlotte Dapoigny
  • 26 September 2017

Bien difficile d’imaginer, à la chute du Mur en 89, que Berlin allait se transformer en capitale européenne du tourisme nocturne. Que ses murailles de béton, ses gravats et les rêves brisés d'une partie de sa jeunesse allaient former le terreau fertile de son renouveau. Et pourtant : en 2017, grâce à sa vie nocturne unique nourrie de projets artistiques toujours plus nombreux et créatifs, Berlin est bien devenue la Mecque de la techno.

Et avec un tel succès arrivent naturellement les démons du milieu artistique : les investisseurs, les promoteurs immobiliers qui, flairant les dollars à plein nez, se ruent sur le filon. Les jeunes artistes, attirés par une ville initialement peu chère, doivent reconsidérer leurs choix de vie. La communauté est démantelée bout par bout, et tout ce qui faisait l’attrait du Berlin-bohème, défiguré. L’art doit faire place à la loi du marché. Ironie du sort, ces mêmes touristes avides de l’expérience d’un Berlin idéalisé sont ceux-là mêmes qui la détruisent, comme le montrait si justement le documentaire Welcome Goodbye de la réalisatrice Nana Rebhan. Plus tôt cette année, on voyait même un club aussi légendaire que le Watergate annoncer sa fermeture prochaine, dûe à l’augmentation incontrôlable de son loyer.

Dans ce contexte de plus en plus difficile, le KaterHolzig mène la résistance. Un haut-lieu de la nuit berlinoise du centre du Mitte, érigé sur les ruines de feu le légendaire club Bar25, réputé pour ses nuits folles de 72 heures. Leur projet : construire un district urbain en plein cœur de Berlin sur les rives du Spree, le quartier de Holzmarkt. Un écrin pour le mode de vie qu’ont connu les artistes du Berlin des années 90. Échanges, studios, lieu de vie et de rencontre, à quelques pas du club. Le tout sur un terrain de la taille de deux stades de foot. Avec un mécène de poid à leurs côtés - un fond de pension Suisse - les anciens propriétaires du Bar25 Christoph Klenzendorf et Juval Dieziger ont réussi à racheter l’un des open-spaces les plus convoités de la ville. Miraculeusement sauvé des griffes des hedge funds. Pour 10 million d’euros. Depuis, on les nomme affectueusement les « business hippies ».

Lieu privilégié pour tous les amoureux de la scène alternative de Berlin, le Kater est ainsi parvenu à contrer la gentrification qui touche le quartier du Spree. Mieux encore, ses propriétaires ont pu créer un espace de jeu encore plus grand pour les oiseaux de nuit, au nez et à la barbe des promoteurs immobiliers qui voulaient y dresser leurs blocs d’appartements de luxe, pourtant si rentables. Une victoire énorme pour la vie nocturne berlinoise et la scène locale.

Et ce n’est pas tout. En plus d’un centre technologique voué aux start-ups, des studios étudiants et un marché, le lieu ouvre un nouvel espace warehouse complètement dédié aux artistes, avec studios d’enregistrement, ateliers, restaurant, club, hôtel, et jardins. Rencontre avec le duo berlinois Yeah But No formé de Douglas Greed et Fabian Kuss, un des groupes déjà présents sur place, qui vivent cette aventure au quotidien.


Comment avez-vous rencontré le collectif Kater ?

Douglas Greed : En tant que Berlinois, je connaissais le vieux Bar 25 et le Kater Holzig depuis longtemps. En 2012 nous avons joué pour la première fois au Kater comme Douglas Live feat. Kiss. C’est la première fois que j’ai pu découvrir l’envers du décor. Je suis tombé amoureux du lieu et de son atmosphère, si spéciale. Quand Mario a bougé à Berlin l’an dernier, Acid Pauli lui a demandé s’il voulait s’installer dans le complexe de studios. Avant, son studio était à côté du mien.

Qu’est ce que ça fait, de produire depuis l’un des meilleurs clubs de Berlin ?

Fabian Kuss : L’atmosphère est géniale, et ce n’est pas que le club. L’espace tout entier est unique. Il y a une boulangerie, un restaurant, une cave à vin, un café, une garderie, un pizza truck et un bar. C’est un espace parfait pour se reposer entre deux sessions et rencontrer d’autres artistes. Il y a plus d’une douzaine de studios et c’est un sentiment vraiment cool de pouvoir frapper à la porte d’à côté quand on a besoin d’un micro, d’un synthé ou d’une clope. Pour un groupe, c’est l’endroit parfait pour être créatif. On se rencontre ici trois fois par semaine et on travaille sur nos chansons, sur notre live. C’est toujours un moment très spécial, on a l’impression de faire partie d’un monde différent.

Que signifie cette victoire inédite pour la nuit berlinoise ?

Douglas : Pour les créatifs et pour la scène électronique, gagner le quartier de Holzmarkt est un nouveau chapitre dans la création d’un centre durable pour la vie nocturne et l’art à Berlin. J’espère que le projet deviendra un modèle pour d’autres grandes villes du monde entier. Il garantit l’indépendance des institutions culturelles, à l’écart des intérêts capitalistes immobiliers. Holzmarkt montre qu’il contribue vraiment à un développement touristique positif de Berlin. Je pense que la plupart des jeunes touristes de Berlin sont là pour la vie nocturne et la culture. Holzmarkt est la vitrine de ces aspirations.

Comment la scène électronique a-t-elle été affectée par la popularité de Berlin ?

Fabian : L’impact le plus évident est sans doute le nombre de clubs. Il n’ont jamais été aussi nombreux à Berlin. Je le les connais même pas tous. Parfois on dirait qu’il y en a un nouveau chaque mois, et malheureusement un qui ferme chaque mois aussi. On peut aussi sentir que Berlin est devenue une ville hype - il n’y a plus beaucoup d’espace inusités et les loyers ne font qu’augmenter. Ce qui rend la vie plus difficile quand tu as un emploi peu payé ou que tu fais tes études - ce qui est souvent le cas des artistes.

Comment la gentrification affecte Berlin, comment les communautés réagissent ?

Douglas : Berlin est désormais le terrain de chasse favori des requins de l’immobilier, venus du monde entier. Après la chute du mur, Berlin est devenu le plus gros site de construction d’Europe et les loyers ont explosé. Certains diront que c’est encore moins pire que Munich ou Hambourg. Mais encore une fois, regardez leurs scènes artistiques. Comparées à Berlin, elles font pâle figure. Donc beaucoup d’artistes des quatre coins du globe se sont installés ici ces dix dernières années, attirés par les loyers décents. De nos jours, cela devient de plus en plus difficile et malheureusement le conseil municipal n’a pas saisi l’opportunité de construire davantage de maisons et d’HLM. Kater est l’un des exemples frappants illustrant comment l’explosion des loyers peut être enrayée : ils ont racheté le quartier complet et maintenant ils peuvent décider ce qu’ils veulent en faire. Il devrait il y avoir davantage d’endroits comme ça où les artistes peuvent venir vivre et travailler dans des conditions de vie acceptables. Nous avons un nouveau conseil municipal maintenant, qui a annoncé ses plans de soutien à d’autres projets similaires. Donc on verra ce que nous apportera l’avenir. Mais il est certain que l’augmentation des loyers est un vrai couteau à la gorge des artistes.

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Crédits :

Propos recueillis par Marie-Charlotte Dapoigny

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