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Live Report

Beyond techno : Avec Atonal, Berlin défend son titre de capitale européenne de l’avant-garde électronique

Cinq soirs au Kraftwerk, ruine industrielle convertie en temple d’expérimentations sonores

  • M.-C. Dapoigny • Photos : Camille Blake
  • 24 August 2017

À plusieurs années-lumières des cadres bucoliques ensoleillés et des line-ups inéluctablement house et techno proposés par ses concurrents européens, Berlin Atonal est un festival pour oreilles aguerries. Mais pour les amateurs de beats sombres et minimalistes, amoureux d’esthétique dark, de noise, d’indus et d’architecture brutaliste en quête de découvertes et d’une programmation hyper-pointue, c’est un petit coin de paradis comme il s’en fait peu sur Terre.

L’écrin parfait d’Atonal, c’est l’enceinte monumentale, imposante et austère de la cathédrale de béton qu’est le Kraftwerk, cette ancienne centrale électrique de 20 000 m2 abandonnée en 2001, nichée au centre du quartier animé de Mitte sur la célèbre Köpenicker Straße, à deux pas du sulfureux Kit Kat Club. Ici Atonal ne fait qu’un avec les colonnes de béton de l’usine désaffectée qui hébergent le Tresor, le plus vieux club techno de la ville qui s’est réfugié dans les entrailles de la centrale en 2007.

L’histoire fascinante de l’événement s’étend sur plus de trois décennies : lancé en 1982 dans l’enceinte du SO36 par un certain Dimitri Hegemann (celui qui établira plus tard le légendaire Tresor), le festival alors dédié aux nuances industrielles du rock encapsule toute la vivacité de la contre-culture berlinoise de l’époque : dans les années 80 et jusqu’à sa dernière édition en 90, c’est le rendez-vous annuel des artistes progressistes et expérimentaux de la scène artistique locale. L’événement scelle la réputation de Berlin comme berceau d’une musique à la fois sérieuse et existentialiste.

Relancé en 2013 avec un nouveau lieu, l’iconique Kraftwerk, et une nouvelle direction artistique résolument plus électronique, l’Atonal version nouveau millénaire n’en demeure pas moins la quintessence parfaite de l’atmosphère et de l’architecture de Berlin. Un dédale de ciment majestueux, réinventé par le biais d’un éclairage subtil et d’une acoustique à couper le souffle.

En quatre éditions, la nouvelle formule du Berlin Atonal est devenue l’autel des entreprises soniques pour artistes désirant s’aventurer en dehors des sentiers battus de la musique club. Et pour cause, on y retrouve bon nombre de premières mondiales et de performances live, toutes spécialement conçues pour l’occasion. Chaque année apporte son lot de projets inédits et l’édition 2017 n’a pas dérogé à la règle.

Dans une obscurité presque totale, le visiteur pénètre dans le Kraftwerk et tente de se repérer en suivant les quelques faisceaux de lumière obliques qui tranchent la pénombre, révélant l’architecture grandiose du complexe. Au sous-sol, les plus curieux peuvent s’arrêter pour contempler les installations d’art commandées pour l’occasion : ‘Divided Power’ de l’artiste anglais David Spriggs occupe le sous-sol et quelques Instagramers incorrigibles prennent régulièrement la pose devant la structure.

C’est à ce niveau également que se situent le mini-club Ohm et la scène Null, qui n’ouvriront pas avant minuit. Dédiée aux sons plus rythmés, parenthèse agréable entre les live shows ambient de la scène principale et l’énergie (et chaleur) oppressante du Tresor, cette dernière héberge des showcases de labels et des performances DJs de styles hétéroclites. C’est d’ailleurs ici qu’on retrouvera quelques unes des meilleures performances du festival, comme le projet Sediment de la productrice tokyote Lemna le vendredi. Le samedi, Hypnobeat, duo d’improvisation live formé d’Helena Hauff et James Dean Brown, ouvre les hostilités, suivi par le live EBM de Broken English Club. Sur cette même scène, chaque soir avant le début des performances live de la grande scène, le spectateur peut assister à la projection d’un film d’art et d’essai. Les cinéphiles peuvent également retrouver différentes œuvres projetées au premier étage au cours de la soirée.

Les spectateurs en quête de dépaysement peuvent se glisser dans la Schaltzentrale du dernier étage : la salle de contrôle des turbines de la centrale, où coussins et plantes tropicales trônent au milieu des machines, écrans et mètres circulaires des années 60. En son centre siège un énorme synthé modulaire controlé chaque jour par un artiste différent, face à un public curieux et contemplatif : au cours des cinq soirs Schneiders Laden, Robert Aiki Aubrey Lowe, David Morley et Sigha s’y relaieront. Spot idéal pour une pause ludique à l’écart de la grandeur solennelle de la grande salle.

Au deuxième étage, la gigantesque salle des machines du Kraftwerk accueille les concerts principaux, de 20h à 1h du matin. C’est là qu’Atonal révèle toute sa magie. Et sa faiblesse peut-être, toute pardonnée cela-dit au vu de la prise de risque : les shows s’enchaînent sans (trop) se ressembler et on y trouvera naturellement plusieurs grands moments du festival. Air Elazar Glotman presents Blessed Initiative par exemple ouvre les hostilités le vendredi soir avec des sons organiques travaillés, accompagné d’images de synthèse formant autant de boucles sensorielles et méditatives, véritables invitations à la contemplation des formes et des textures captivantes et angoissantes. Il donne le ton : voici de la musique qui incite à l'introspection, non à l’oubli de soi. Ou le live puissant né de la rencontre de Main et Regis, progressif à souhait : une techno sombre et puissante au bpm de plus en plus élevé qui sort peu à peu la salle de sa torpeur pour finalement éveiller l’instinct des premiers danseurs.

Le samedi, le duo suédois Roll The Dice propose quant à lui un live noise et industriel digne de la B.O. d’un film de Christopher Nolan - une simplicité parfaite, des sons épurés qui mènent finalement à un passage jungle délectable ponctué des amen breaks métalliques qui ont fait la réputation de producteurs techstep adulés comme Current Value. L’une des performances les plus ambitieuses et éblouissantes du festival reste celle de Shackleton : un live prenant, progressif et mélodique couronné des vocaux habités d’Anika sur fond d’incantations orientales, couronné des visuels du réalisateur portugais Pedro Maia et du cinéaste allemand Strawalde. Une prestation qui donne la chair de poule.

Tant du côté du Tresor que du Globus ou même du Ohm, les performances DJs ne sont pas en reste, avec des performances remarquables de Sigha, Moritz von Oswald, Shed + Pinch, Simo Cell, Optimo et DJ Stingray. Sans oublier le DJ set de cinq heures de la jeune DJ bulgare Errorbeauty, d’une précision technique remarquable, flirtant souvent avec le hardcore.

Si quelques longueurs sont parfois à déplorer au cours des performances de la grande scène, Atonal offre une expérience sensorielle sans parallèle aucun dans le paysage des festivals européens. Sans hésiter l’un des meilleurs festivals au monde en son genre, une belle découverte pour tous ceux qui souhaitent s’immerger dans la culture électronique berlinoise et une étape désormais incontournable pour les amateurs d’EBM, d’indus et de sons électroniques avant-gardistes.

@MarieDapoigny


Crédits photos : © Camille Blake

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