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Culture

Une histoire buccale : le mythique clip de Demon par ceux qui l’ont fait

« On voulait juste un bisou qui donne envie de faire des bisous »

  • Thomas Andrei
  • 6 July 2017

Dans la pénombre, on aperçoit un visage en effleurer un autre du bout du nez. Les deux bouches sont très proches. Au bout de quinze secondes, un premier coup de langue est donné, lançant une danse hypnotique de 3 minutes 36. Journée mondiale du baiser oblige, les protagonistes derrière les images illustrant le tube suave You Are My High racontent comment ils ont créé le plus culte des clips français.

Jérémie Mondon AKA Demon

On s’est retrouvé au label pour trouver une idée pour le clip. Il y avait déjà un phénomène autour du morceau quand on le jouait en soirée. On sentait quelque chose. Dans la pièce, il y avait une photo d’un baiser sur un mur. Julien Creuzard, mon producteur, l’a regardée et a dit « ah, je sais, c’est ça ! » C’était une couverture du magazine WAD. J’ai tout de suite adoré. Je savais qu’on ne trouverait pas mieux. Ce serait absolument con de faire autre chose que développer cette idée que personne n’avait encore eu. Puis c’était l’époque de la French touch, donc avoir un French kiss, c’était parfait. Et pas trop cher à réaliser. Mais ça a pris vachement de temps à développer le travail le plus épuré possible. Au début, Sony disait que c’était n’importe quoi, que c’était ridicule et qu’ils ne voulaient pas le sortir.

On se demandait comment rendre ce baiser culte. On ne voulait pas que ce soit sexy. On voulait quelque chose plus art contemporain, plus Andy Warhol, qui avait filmé un baiser avant nous. Au bout de trois minutes, tu as l’image gravée dans les yeux.

C’était tourné dans un studio de photo et ciné, le Studio des Oliviers, en banlieue (Rue Paul Vaillant Couturier, dans les Hauts-de-Seine, ndlr). Le tournage était marrant, hyper spécial. On filmait une toute petite fenêtre et tu avais les deux acteurs et toute l’équipe derrière. Pour avoir un grain d’image et un mouvement un peu sensuel, le clip est un peu au ralenti. Donc on a tourné avec la musique en accéléré. La musique à fond, hyper aiguë et eux qui essayaient d’être à fond dedans et hyper sensuels. Ça ne collait pas du tout.

Les acteurs avaient une mini-chorégraphie. Ils devaient s’approcher de telle façon, l’un au-dessus de l’autre, pour finir avec les deux bouches qui se rejoignent. Draghixa, l’actrice, guidait le truc, parce qu’elle n’avait pas froid aux yeux. On a fait sept prises. C’est pas énorme mais pour eux c’était super intense. Avec le trac de la bouche sèche. Pour elle, ce n’était pas dur du tout mais tu voyais que c’était compliqué pour le mec. Il était un peu en train de tomber amoureux en direct. Il était un peu stressé, c’était marrant.

Le clip est d’abord rentré sur M6. Ils le passaient toutes les heures. Puis des gens, comme des associations catholiques ont déposé des plaintes. Alors ils ont retiré le clip de l’antenne, le temps de délibérer. Tout le monde en parlait mais personne ne pouvait le voir. Les sages du CSA ont tous regardé le clip pendant une réunion pour décider de la possibilité d’interdire ou non. Je connais quelqu’un qui y était qui m’a dit qu’ils disaient « Mais ce n’est pas possible, on ne peut pas interdire un baiser, c’est le truc le plus essentiel ! Il y en a dans tous les films ! » C’est ce qu’il faut pour être culte, il faut toujours un moment un peu antisystème.

Ce qui incroyable, c’est que le clip est censuré sur YouTube. C’est une régression. En l’an 2000, il passait à la télé dans la journée. En 2017, tu ne peux pas le voir si tu as 17 ans. Alors que tu peux avoir 12 ans et voir des gens sauter d’une fenêtre.

Les gens ne sont pas dupes. En voyant le clip de Flume, ils se sont dits que c’était inspiré de Demon. Tu sens la citation. Le morceau de Flume est mortel mais le clip est un peu bubble gum, ce n’est pas du tout le même discours. Vachement résigné, moins cru, moins choquant et interpellant que les grosses langues roses de You Are My High. C’est assez symbolique de la différence de la musique et de la culture actuelle et ce qui se faisait à l’époque.

Aujourd’hui, des gens me racontent qu’ils se sont mariés sur cette musique. Certains avaient pris une vidéo et extrait des images pour mettre dans leur couloir toutes les déclinaisons du baiser. D’autres me disent qu’ils ont choppé leur première nana ou leur premier mec sur ce morceau. C’est souvent des anecdotes en rapport avec l’amour.

Bruno Collin, chef de la rédaction de WAD Magazine

Depuis une vingtaine d’années, WAD a toujours été un magazine ancré dans l’univers des soirées. Donc on était très proches de David Guetta, Bob Sinclar. Parce qu’on est résidents à la fois à Paris et à Ibiza.

On avait sorti un numéro dont le thème était : BE SEXUAL. Sur la couverture, on s’était arrangé pour qu’on ne voit pas distinctement que c’était un garçon et une fille. C’était un baiser que chacun pouvait interpréter comme il pouvait. On jouait sur le French kiss, connu dans le monde entier.

On connaissait Julien Creuzard et Demon qui nous ont demandé s’ils pouvaient faire la même chose pour le clip. On a dit ok, à une condition : que ce soit exactement les mêmes prises de vues et les mêmes personnages. Ils étaient partants. On était une famille.

Fabien Dufils, réalisateur

On voulait choquer un peu. On savait que lorsque tu fais un bisou comme en plan séquence, ça va faire du bruit. Il n’y avait pas les réseaux sociaux, YouTube. Il n’y avait rien en l’an 2000. On envoyait encore des fax. Comme distribution, on avait M6, MCM et MTV.

On a été censurés pour pornographie buccale. Ce n’est pas une blague. À M6, il y avait une commission de mamans. Ça ne passait pas parce qu’on choquait les gamins. Donc ils nous l’ont viré. En tant que papa, maintenant, je peux comprendre qu’une petite fille de 4 ou 8 ans n’a pas à regarder ça. Mais de là à nous virer de la télé… On était un peu dégoûtés. On était jeunes et on ne comprenait pas. On trouvait juste ça cool de voir des personnes s’embrasser sur une musique top. Les gens étaient heureux à chaque fois qu’on le montrait. Il y avait un sentiment d’injustice.

On avait envie de retranscrire à l’image un maximum d’émotions. On n’avait pas envie de quelque chose de vulgaire. On voulait un bisou mais relativement doux. C’est pour ça qu’on l’a tourné avec des petits jeux de lumières, des lentilles spéciales pour flouter une partie de l’image, la radoucir. J’avais utilisé des filtres spéciaux pour rendre les peaux un peu plus lisses. On voulait un rendu le plus soft possible, pas un clip pornographique. On voulait juste un bisou qui donne envie de faire des bisous sur un titre phénoménal.

Hakim et Draghixa se connaissaient donc ça a facilité les choses sur le tournage. On a tourné en un après-midi. On avait dit aux acteurs qu’on voulait de la douceur, du sensuel. Il n’y avait pas de digital, on a tourné en 35mm. On avait utilisé sept boîtes, donc sept prises. On avait synchronisé les lumières sur le rythme de la musique. On a rajouté des barres noires en post-prod’, à gauche et à droite pour couper une partie de l’image. C’était le concept du clip : c’est une fille ? Un garçon ? Est-ce que c’est deux mecs, deux nanas ? Pour ça, il fallait que les acteurs ne bougent pas trop, sinon ils sortaient du cadre. J’ai enlevé une phrase ici.

On avait la thune que pour en développer qu’une bobine sur sept prises. On a décidé en un week-end de choisir la bobine de la prise numéro 3. C’était un clip indépendant, avec une petite boîte, fait entre potes. Et c’est devenu un phénomène.

Quand on sortait avec Jérémie, beaucoup de gens disaient : « mais est-ce que tu as vu ce clip du bisou ? Il est taré. Il me donne envie ! » J’ai encore des copines qui me disent : « grâce à ton clip, j’ai embrassé mon mari. » Le clip a généré de l’amour, il a aidé à ce que des couples se forment, s’embrassent derrière une porte en soirée. Je connais des gens qui se sont mariés grâce au clip ! Comme une nana qui est mariée depuis 17 ans avec un homme qu’elle a pour la première fois embrassé sur Demon.

Jean-Paul Gaultier avait fait une campagne de pub radicalement plagiée sur notre clip. C’était clairement un gros plan sur des gens qui se roulaient des pelles. Sauf qu’il avait mis un blanc, un noir, une blonde, une rousse. Mais c’est exactement le même cadre et à la fin il vend son parfum. On a été plagié des dizaines de fois. Mais c’est cool, ça relance notre clip. Puis ça sous-entend que Gaultier a aimé le clip de Demon.

Draghixa Laurent, actrice

Je suis à gauche sur la photo. J’ai un petit grain de beauté sur la lèvre et un sur le cou. Lui, a la grosse bouche.

C’était une journée sympa mais ce n’était pas si facile à faire que ça. C’était très esthétique, ce n’était pas du tout un grand moment de plaisir. C’était très physique. J’étais sur un cube, pour avoir la tête penchée vers le garçon qui était plus bas. Il ne fallait pas que les bouches se touchent trop pour que la lumière qui venait de derrière puisse passer. Il ne fallait pas de fils de bave. Ce n’était pas une grosse pelle d’amoureux. Quand c’est un plan séquence de trois minutes, il faut y aller. On avait des chewing-gums. Au début, il y avait un problème de salive, puis on a eu un problème de position. Mais progressivement, c’est devenu plus facile. La musique était en accéléré. Quand je réécoute la chanson je n’arrive pas à y croire. Ça aurait pu être assez cru si on n’avait pas fait attention à tous ces petits détails.

Hakim, le jeune acteur, je le connaissais mais ce n’était pas un ami non plus. Il avait 18 ans, j’étais un peu plus âgée. J’étais un peu plus à l’aise devant les caméras. Lui, ce n’était pas vraiment son taff. Il n’avait fait que quelques photos. On a du faire une répet’ de bisous pour le détendre. Et aussi parce qu’on n’était pas sûrs de pouvoir de faire quelque chose de si joli. C’était drôle. J’en ai toujours ri et j’en ri encore.

J’étais concentrée pour que ce soit le plus joli possible. Il fallait aussi que ça te tienne en haleine tout le long, donc que ça monte, ça monte, ça monte.

Je me souviens l’avoir vu avant qu’on ne puisse plus le voir à la télé l’après-midi. Il y avait eu une sacrée histoire pour que les enfants ne voient pas ça en rentrant de l’école. Olivier Dahan avait fait un papier pour nous défendre dans Libé, il était scandalisé, comme tout le monde. Mais ça a fait parlé du truc, c’était bien pour les garçons.

J’ai une fille de 15 ans et je lui ai montré le clip il n’y a pas longtemps. Elle m’a dit « mais tu étais déjà avec papa ! Tu as trompé papa ? » Elle comprendra un jour. C’est un clip référence. J’ai travaillé dans une agence de pub et on m’en parlait sans savoir que j’étais dedans. « Oui, je connais… » Je le trouve toujours beau. Il l’est resté, à travers le temps. C’est un clip artistique. Il procure des sensations, c’est beau.

Propos recueilli par @Thomas_Andrei.

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