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Maelstrom : “Le processus créatif m’a libéré”

On a rencontré le producteur nantais pour parler de son album inspiré par la guerre d'Espagne

  • Marie-Charlotte Dapoigny
  • 25 May 2017

Ce soir, le nantais Joan-Mael Péneau est à Londres, pour une soirée à la Fabric. Dans le sous-sol de l’hôtel Malmaison plus précisément, établissement à l’esthétique sulfureuse pour celui qui s’attarde un peu sur les scènes suggestives des tableaux ornant les murs. La décoration classique, élégante qui habille le bar de rouge et de noir évoque les couleurs de la pochette de son nouvel album, 'Her Empty Eyes', un album à la trame narrative forte inspirée du roman noir et de la guerre d’Espagne des années 30. Tout just sorti sur RAAR, le label techno expérimental qu’il a fondé avec sa comparse Louisahhh, c’est le premier long format d’un artiste qui nous avait habitués à des sorties à vocation dancefloor avec ses maxis et EPs sur le ZONE de The Hacker, Bromance, Minimal Wave et BNR Trax. Rencontre.

La nuit précédente, Louisahhh et Maelstrom ont joué dans un petit manoir du bois de Boulogne pour un gala d’ingénieurs - un vrai défi pour des DJs spécialistes. Pas rebutés pour deux sous, ils ont passé du hardcore alors que Feder, l’habitué des charts, était dans la grande salle. Cette situation n’est pas sans rappeler celle de sa carrière : la musique de Maelstrom n’est pas faite pour séduire les masses, mais ceux qui savent l’apprécier ne peuvent plus s’en passer. “On leur a donné quelque chose auquel ils n’auraient jamais sans doute eu accès, et ça fait plaisir.”

C'est de la frustration des restrictions du format de l’EP que lui est venu l’idée de son premier album : “J’ai pris toute la période où j’ai travaillé avec ZONE, le label de Gesaffelstein, une période géniale où j’ai appris plein de trucs, et en regardant tous ces disques je me suis dis “merde, si je m’étais posé cinq minutes et que j’avais pris le temps d’organiser ce travail-là un petit peu mieux, il y avait de quoi faire quelque chose de plus intéressant qu’une succession de disques dans lesquels à chaque fois je mettais quelque chose de club, d’efficace dans mon style (...) et deux ou trois morceaux plus expérimentaux et créatifs.” De là l’envie de ne pas répéter ça avec son label RAAR, et de finalement prendre le temps d’exprimer quelque chose qui aille plus loin que le traditionnel 12” pour remettre le message au centre. “Avant ça je n’avais pas la maturité artistique pour le faire,” il confie, et la scène française se montre désormais plus réceptive aux projets expérimentaux : “il y a une disponibilité des gens à écouter des choses qui sortent de l’ordinaire.” Il note avec le sourire la curiosité renouvelée du public pour des productions plus pointues : “une grande partie des gens qui sortent en club de nos jours ont une connaissance de ce qu’ils veulent écouter.” Pour un artiste, l’existence d’une véritable culture musicale est libératrice. C’est ce qui permet aux DJs et aux producteurs de pouvoir prendre des risques face à un public prêt à les accepter. “Dans les soirées RAAR avec Louisahhh, on essaie de prendre des risques en permanence, se mettre en danger pour apporter quelque chose de nouveau de différent et les gens suivent.”

La composition de son projet, si étonnante qu’elle soit, est aussi le récit de l’expérience artistique et personnelle d’un homme qui a réussi à surmonter l’angoisse et les incertitudes de la vie d’artiste. “Rien n’est jamais sûr, tant du point de vue des revenus que sur le plan artistique. La pression que cela applique sur ta pratique peut interférer avec la pratique quotidienne de ta démarche artistique. J’en avais marre de me cogner la tête contre ce mur.” C’est dans la souffrance et le doute que se sont faits ses précédents disques, dans un processus douloureux, difficile et violent. “On m’a parlé de l’hypnose et au départ je rigolais, mais par simple curiosité je suis allé voir quelqu’un qui pratique ça, une psychiatre à l'hôpital.” Une technique désormais reconnue par le milieu médical, et même utilisée en chirurgie ambulatoire comme alternative aux anesthésies médicamenteuses. Pour Maelstrom, c’est tout de suite une révélation : “J’ai fait une ou deux séances, je rentre chez moi et j’essaye, et c’était phénoménal. Avec l’hypnose, certaines personnes arrivent à libérer des endorphines dans leur cerveau. Ça vient combattre l’anxiété - qui est elle-même une projection dans le futur, une incapacité à se fixer dans le présent.” L’effet sur sa production est immédiat : “Ça m’a permis de ne plus utiliser mes capacités mentales pour penser à l’effet de mes morceaux mais d’être là et de faire, au lieu d’être dans le penser-faire. (...) Ça renverse complètement le processus, t’es dans un rapport à ton travail qui est complètement sincère.”

Her Empty Eyes est le produit du travail d’un artiste qui en est venu aux termes avec son apprentissage et qui peut désormais se libérer de la technique au profit de la démarche artistique : “La pratique, la technique, l’apprentissage est important et si je suis aujourd’hui capable de faire les choses de cette manière là, peut-être que c’est parce que j’ai passé beaucoup de temps dans cet état d’esprit où j’étais obnubilé par la technique - des façons de faire que je peux oublier maintenant parce que jes connais et que je n’ai plus besoin d’y penser.”

La ligne narratrice s’est imposée d’elle-même, au fil des lectures qui ont nourri la réflexion de ce passionné de littérature : “ Je me suis mis dans un état d’esprit ou il arriverait ce qu’il arriverait. Pendant six à huit mois j'étais dans cette période là, et en même temps j'étais en train de faire l’album. J’ai juste laissé les trucs se mélanger et finalement c’est arrivé.” Dans ses lectures sur la guerre d’Espagne, il tombe au hasard sur l’histoire du personnage de Gerda Taro, photographe allemande basée à Paris dans les années 30 et compagne de Robert Capa (Endre Ernő Friedmann), la première femme reporter-photographe tuée dans l'exercice de ses fonctions. C’est elle qui a inspiré le personnage principal de la trame narrative de l’album : “Une de ses photographies s’appelle ‘Women training for the republican militia’ et c’est une photo magnifique. Je vois cette photo et ça me marque, je passe une semaine à y penser, et du coup je ressors ce morceau comme la photo m’y faisait penser, juste par association d’idées et j’ai repris le morceau, j’y ai enlevé plein de trucs, je l’ai nettoyé, jusqu’à ce que le morceau puisse devenir l’image que je me faisais de cette photo-là.” C'est ainsi que les motifs qui parcourent Her Empty Eyes sont les reflets des images fortes tirées de ses lectures : “Je lis des bouquins et en ressortent des images, en même temps la musique se fabrique et tout cela rentre en résonance.”

“Woman training for a Republican militia”, Gerda Taro. Photo prise sur une plage de Barcelone, août 1936.

La guerre d’Espagne, malgré ses côtés sombres et sa fin tragique, est à l’image de l’album : toute en nuances. “Il y a plein de choses positives qui se sont passées qui donnent de l’espoir - dans les relations entre les gens, dans le rapport à l’éducation, aux autres, politiquement, socialement. Certes la fin est catastrophique et effrayante, déprimante à souhait et désespérante, mais même à l’intérieur de ce désespoir là, il y a des histoires hyper belles, entre des personnes, des petits morceaux d’utopie dans des villages où les gens ont cru que quelque chose était possible et qu’ils allaient pouvoir changer leur pays, leur région, le monde.” Cet épisode intense de l’histoire symbolise la fragilité de l’existence et la beauté de l’utopie, “l’espoir d’un peuple qui se dit 'c’est possible on va y arriver ensemble, on va faire quelque chose pour tous'. C’est très beau et très triste en même temps.” Un rappel à la réalité, en somme.

Her Empty Eyes est sorti sur RAAR le 19 mai.

Marie aime parler littérature, elle vient de finir Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir. Suivez la sur Twitter.

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