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Chloé : DJing As An Art

"Je ressens cette envie de parvenir à faire des maxis d’artiste, « artiste » au sens premier du terme"

  • Clark Engelmann
  • 24 May 2017

Depuis une vingtaine d'années maintenant, Chloé apporte sa pierre à l'édifice de la musique électronique. Dès ses débuts, la Parisienne embrasse une vision globale du DJing comme support créatif complet, adaptable, qui se moque des modes et des convenances, des codes et des idées reçues. Sa liberté par rapport à la profession la distingue; Chloé Thévenin ne s’est jamais laissée enfermer dans un style ou ranger dans une case. En cela, c’est une artiste dont la seule préoccupation est la performance, qu’il s’agisse de DJing, de live ou de collaboration, comme lorsqu'elle rend un vibrant hommage à Steve Reich en duo avec la percussionniste bulgare Vassilena Serafimova. Elle a joué dans un nombre impressionnant de clubs et de festivals, a voyagé aux quatre coins monde, est devenue résidente dans des institutions d'anthologie et a sorti de nombreux travaux - EPs, albums, maxis. Après quatre années d'absence, Chloé amorce un retour éclatant avec 'The Dawn' ; un nouvel EP, un nouveau label et une longue série de dates les semaines à venir. En plein dans le tumulte de la promo, nous avons pu rencontrer l'artiste.

Quand Chloé découvre la musique électronique, c’est l’électrochoc. A cette époque, la scène techno en est encore à ses balbutiements en France et pâtit d’une mauvaise image. C’est l’ère des free-parties et des clubs à l'ambiance sulfureuse. Le fossé existant entre les acteurs du mouvement et la société bien-pensante est gigantesque, et la profession n’est pas reconnue.

Il n’empêche que la jeune femme a un coup de foudre pour ces soirées ; les gens, l’atmosphère, le mélange des genres, la mixité - choses rares à l’époque - lui plaisent. L’attrait pour cette nouvelle musique est grand aussi. Si Chloé apprend le mix et se met à acheter des vinyles, c’est car il n’existe pas d’autre moyen à l’époque d’être en contact avec ce son qui la fascine.

Avant de s'intéresser à la production, Chloé est musicienne, elle joue de la guitare et s’utilise déjà des machines ; elle compose des morceaux de guitare sur des enregistreurs multi-pistes. En cela, son premier contact avec la production a été grandement facilité. La jeune femme s’en approprie rapidement les usages. Elle se met à composer de la musique sans pour autant se limiter à un format ou à un style, ce qui est toujours le cas aujourd’hui. Pourquoi se cantonner à de la musique de club ? On ressent déjà sur son premier Maxi - Erosoft sur Karat, sorti en 2002 - cette décomplexion par rapport au son électronique.


Les soirées Wake Up organisées par Laurent Garnier au Rex sont ses premiers souvenirs de club. Le premier morceau électro qui l’a marquée est Wake Up de Garnier, sur son EP A Bout De Souffle sorti sur Warp Records en 1993, autant pour le titre que pour ce qu’il représente à l’époque.

DJ, productrice, musicienne, boss de label… Chloé Thévenin porte toutes ces casquettes avec une sensibilité et une intelligence rares. Elle se considère avant tout comme DJ-productrice - ses faits d’armes - même si le rôle de fondatrice de label s’inscrit selon elle dans la continuité du processus : « tout est lié ; je mets en place des choses. Quand je mixe, je découvre et je joue des morceaux d’artistes, peu importe qu’ils soient connus, reconnus ou non… J’utilise donc beaucoup de matériaux unreleased. Le fait de créer le label me permet justement de sortir ces artistes. »

Ses influences, Chloé les trouve partout autour d’elle. Dans la musique, mais pas que. L’inspiration peut venir d’un livre, d’une émotion qui la traverse, d’une soirée transcendante, d’artistes et de sons, qu’il s’agisse de nouveautés fraîchement reçues ou de vieux classiques… soit une infinité de leviers et d’amorces qui composent son univers. L’artiste nous confie qu’elle est un peu geek, « je modifie constamment des éléments de mon studio, si je découvre un nouvel élément, une pédale d’effet, un synthé… cela pourra me donner envie de commencer un morceau. »

La DJ apprécie faire de longs sets, « plus je joue longtemps, plus je vais aimer jouer et surtout plus j’aurai le temps d’installer quelque chose », les clubs dans lesquels elle peut mixer sans compter sont ses terrains de jeu de prédilection. Conteuse électronique, ses mixes sont autant d’histoires au schéma narratif complexe et spontané. En effet, la DJ ne prépare pas ses sets à l’avance, son approche du mix s’inscrit dans l’instant : « Si je sais à l’avance où je vais jouer, je sais comment le lieu sonne en fonction du système-son dont il est équipé. Il y a des morceaux qui vont mal passer sur certains sound systems là où d’autres vont bien sonner et être valorisés. Mais c’est vraiment la seule chose que j’anticipe. » Elle met à jour et réorganise constamment sa bibliothèque en fonction des tracks qu’elle reçoit. La seule chose qui importe à la fin d’un set c’est la satisfaction personnelle, un peu comme un musicien jazz après une improvisation libre.

La fermeture du Pulp en 2007 marque le début d’une nouvelle ère et surtout laisse un grand vide dans le panorama nocturne parisien. Peu de clubs ou de soirées offrent alors une telle liberté d’expression au public.

Chloé est d’autant plus satisfaite de l’évolution de la scène électro dans la capitale ces dernières années ; le tour qu’empruntent les choses pour une ville comme Paris est très intéressant, la ville fourmille de nouveaux acteurs, labels et soirées, les gens proposent et créent. La ville-lumière s’est réveillée. Elle ne perçoit pas la démocratisation du son comme une fatalité, d’après elle, c’est normal que le mouvement soit récupéré par des acteurs moins regardants sur la qualité. « Effectivement, il a des choses moins intéressantes qui font leur apparition mais il y a aussi beaucoup de choses intéressantes, très intéressantes même. » Passion et conviction sont de prime pour réussir dans le milieu. Cependant, il vaut mieux selon elle ne pas faire du DJing son métier premier, mais plutôt une activité annexe. Supprimer l’aspect financier de la chose permet de l’apprécier de façon plus sereine, avec plus de recul aussi.

La condition de la femme derrière les platines a elle aussi évolué, même s’il y a encore du chemin à faire d’après elle. Bien qu’elle n’ait jamais souffert directement de sa situation de femme dans un milieu majoritairement masculin, elle constate un déséquilibre dans l’ensemble. D’après elle, ces discriminations trouvent aussi leur origine dans l’inconscient collectif. Des clichés vivaces perdurent en dehors du microcosme des musiques électroniques, par exemple la crédibilité d’une femme DJ remise en cause par les clichés sur les machines et les femmes.

"Dixon était la seule personne à même d'apporter quelque chose de particulier au morceau."

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Avant de devenir un label, Lumière Noire est le nom d’une soirée organisée par Chloé au Rex depuis 2014. Le concept a eu le temps de mûrir. Aujourd’hui, l’artiste parisienne pense son label autant comme une plateforme qui lui permet de réunir les rencontres qu’elle a fait lors de ses voyages, que comme un outil de création sur-mesure. Le moyen de construire un maxi tel qu’elle aimerait le recevoir. « Je ressens cette envie de parvenir à faire des maxis d’artiste, pour le coup « artiste » au sens premier du terme. Je rêve de trouver un équilibre sur un maxi de la même façon qu’on trouve un équilibre sur un petit album. » La vision de Lumière Noire est autant teintée de pragmatisme que d’idéalisme, loin des labels impersonnels et des tracks « autoroute » qui rythment notre quotidien.

'The Dawn' marque en un sens l’aube d’un jour nouveau pour Chloé. Après quatre années de silence, elle revient par la grande porte : un nouvel EP édité sur un nouveau label, une release party au Rex Club et un remix signé Dixon. Le co-fondateur du label Innervisions a mis ses talents de remixer à disposition. Elle l’avait invité à mixer au Rex Club quelques années plus tôt. Ils ont été longtemps résidents au Robert Johnson, l’institution électronique de Frankfurt et ils ont tous les deux d’ailleurs sorti un « live at Robert Johnson » - un mix enregistré, un peu sur le même principe que les albums Fabric Live. « Sur « The Dawn », Dixon était la seule personne à même d'apporter quelque chose de particulier au morceau. » Le résultat est probant, individuellement comme dans son ensemble. Le remix de Dixon sonne plus techno, plus sombre, plus vindicatif aussi et les deux tracks s’équilibrent parfaitement.

La photographie de l’artiste-plasticienne Noémie Goudal, choisie pour illustrer l’EP, achève de parfaire la sortie. La fin d’année s’annonce chargée pour Lumière Noire, puisque d’autres sorties sont déjà programmées : « The Legend Of Time», EP de l'Espagnol Sutja Gutiérrez est disponible depuis le 28 avril en format digital et vinyle. Il Est Villaine et Iñigo Vontier, DJ-producteur originaire de Mexico qu’on avait déjà pu écouter sur Correspondant, ont eux aussi des EPs prévus avant fin 2017. Sans oublier l’album que Chloé compte sortir à la fin de l’année.

Crédit photo © Alexandre Guirkinger

Clark Engelmann est rédactrice chez Mixmag France. Retrouvez-la sur Instagram.

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