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Magazine

Soulwax : « Notre batteur a vomi mais il a continué à jouer »

Notre rencontre avec les frères Dewaele

  • Rédaction : Thomas Andrei • Photo en Une : © Rob Walbers
  • 10 April 2017

Samedi dernier, Soulwax et ses trois batteurs retournaient l’Electric Brixton. Près de deux heures de fête intense, alliant vieux morceaux et les titres présents sur From Deewee, leur dernier LP, qui prennent une dimension totalement folle sur scène. Quelques heures plus tôt, Stephen Dewaele, en chemise en jean manche-courtes et son petit frère, David, en impeccable costume beige et chemise bleue, enchaînent les interviews dans une loge un peu étouffante. En se passant un paquet de Snickers, ils évoquent leur rencontre avec Kraftwerk, leurs folles nuits à TRASH et leur carburant artistique préféré : l’ennui.

Pour moi la musique électronique n’est jamais aussi bonne que lorsqu’elle projette une vision du futur. C’est le cas après deux secondes de l’intro de l’album. Quelle vision du future aviez-vous étant enfants ?

Stephen Dewaele : On a cinq ans d’écart, donc c’est différent.

David Dewaele : Mais on vient tous les deux d’une époque durant laquelle le futur était excitant.

S : Le futur c’était dans nos magazines à la maison et regarder Goldorak à 16 heures. Pour la génération qui vient, le futur représente moins un espoir. C’est la fin du monde.

D : Parce qu’on a eu la chance de connaître un futur qui était positif. Pour les jeunes avec qui on bosse maintenant, le futur n’est plus la priorité. C’est plutôt le passé.

Sur Goodnight Transmission, vous chantez « so much bullshit coming out of your mouth ». Difficile de ne pas relier ça au populisme, fake news etc. C’était volontaire ?

S : Honnêtement, ça n’a rien à voir. On l’a écrit pour quelqu’un. Mais c’est cool, que tu puisses l’appliquer à beaucoup d’autres gens. La chanson est arrivée au même moment que Donald Trump. Il y a trop de gens qui se sentent abandonnés, qui pensent que le système les a abandonnés. C’est ce qui provoque cette vague. Autrefois, ces mouvements sociologiques, politiques, prenaient du temps. Tu pouvais les étudier, prévoir leur arrivée. À cause d’Internet, des news 24/24, ça va hyper vite. Personne ne pensait en 2014 qu’on allait avoir Trump et le Brexit. Je suis surtout étonné par la vitesse.

Avoir la tête d’un robot, Deewee, qui figure sur l’album et également le nom de votre studio à Gand, ça fait très Kraftwerk. Vous les avez déjà rencontré ?

D : Oui, deux fois.
S : C’était bizarre, la première fois c’était à Rio, en 2004, pour un festival avec un line-up incroyable : CSS, Soulwax, Kraftwerk, 2manydjs et Kid606. Ce qui était étonnant c’est qu’ils avaient fait une scène avec les backstage juste à côté. Avec un petit espace pour chaque crew. Kraftwerk, ils étaient là, à fumer une cigarette (il mime, se donne l’air cool et distingué), après tu les voyais enlever les robots des caisses. C’était vraiment drôle. Ils étaient vraiment à l’aise. Sans mystère, comme tu peux le penser. Ils étaient super sympas. Nous on était hyper fans et eux hyper cools. On a parlé de cyclisme, parce qu’on est Flamands. C’était cool de faire ça à Rio.
D : La deuxième fois on a vraiment parlé avec eux. C’était encore Ralf et Florian. La première fois, ils ne savaient pas qui on était. La deuxième si. On avait joué avec eux à Dublin et ils adoraient un truc qu’on avait fait six ou sept ans plus tôt, c’était juste les cordes d’Eleonor Rigby des Beatles avec Numbers je crois.
S : Je crois que c’était Pocket Calculator, non ? (C’était un autre titre de Kraftwerk, Tour de France, en réalité, ndlr)

D : Je sais plus. Mais on avait fait ça hyper vite !

S : On jouait Nite Versions en première partie d’eux. Busy P et DJ Mehdi étaient là aussi. Puis après c’était Kraftwerk, avec les visuels, tout ça. Pendant tout notre concert je me disais : « putain, peut-être qu’ils sont là, peut-être qu’ils voient ce qu’on fait ». Alors à un moment je regarde sur le côté (il tourne la tête) et… c’était Bono de U2 qui était là ! J’étais là « non, non, non ! Je voulais que ce soit quelqu’un d’autre, c’est trop bizarre ! » Je m’y attendais vraiment pas. D’autant plus que c’était un festival assez électronique.

Crédit photo : © Kurt Augustyns

Les voisins, les riverains de ce quartier de la ville ont réagi comment à l’apparition de cette grande bâtisse noire ?

D : Je crois que la plupart des gens ne savent pas qu’on est là. Au même moment où on construisait, j’ai emménagé dans un petit appartement juste à côté. J’ai fait l’inverse, c’est un peu vieux. Le studio ne rentre pas trop dans le décor. C’est bizarre, moderne. Y’a pas de fenêtres. Mais je crois que les gens aiment bien, non ? (Il se tourne vers son frère)

S : Je sais pas. C’est bizarre d’avoir un truc moderne dans ce quartier, quand tu vois tous les bâtiments alignés. On s’est inspiré de ce ce qu’on a vu au Japon. De comment les gens vivent là-bas. On n’aurait pas pu faire un truc comme ça à Paris ou à Londres. J’ai toujours peur qu’ils découvrent tous que c’est là. Qu’on est là. L’idée c’était de faire un endroit où l’on peut faire ce que l’on veut, où l’on peut se sentir inspirés. Et aussi disparaître un peu. On aime bien que personne ne sache.

J’avais entendu que certains des groupes fictifs de Belgica avaient commencé à répéter ensemble. Certains ont continué ?

D : Pas vraiment. En fait on toujours dit que c’est ce qu’on voulait. On aurait aimé. Au début, ils avaient prévu une petite tournée pour tous les groupes mais ils ont tous trouvés autre chose à faire. Je ne sais pas pourquoi.

S : (déçu) Oui, mais c’est ok.

C’est con. Ti Ricordi Di Me en live ça doit être la folie…

S : Eux ils font leur truc. Je crois qu’ils la jouent en live !

D : Oui elles jouent le morceau en live !

S : Elles sont super ! The Shitz aussi. On a fait deux fêtes et ils ont joué. C’était super cool pour Dave et moi. On a bien travaillé, avec eux. Mais d’un autre côté…
D : Oui d’un autre côté ce n’est pas grave qu’ils ne continuent pas tous. Ça aurait été cool, c’est sûr… En même temps, il y a des gens qui sont dans des groupes qui sont devenus partie de la famille Deewee. Charlotte sort des disques sur Deewee, maintenant. Ce qu’on voulait, c’est qu’ils trouvent leur propre chemin. C’est ce qu’ils ont fait. On aurait bien voulu les produire aussi, mais on n’a jamais eu le temps. Si on l’avait fait, on n’aurait pas sorti un disque comme ça.

J’aime beaucoup Philippi & Rodrigo, sur Deewee. Ça vous plairait de faire un album comme ça ? Un disque pour faire danser l’été à Calvi, en gros ?

S : Philippi & Rodrigo jouent cette année à Calvi, justement ! Là avec Soulwax, on a déjà fait un truc totalement différent. Avec des batteries, des synthés. Mais peut-être, oui ! Je suis sûr qu’on va faire ça un jour puis on va s’ennuyer et on voudra faire encore quelque chose d’autre. Entre nous, on ne parle pas vraiment de tout ça. Beaucoup se passe parce qu’on s’ennuie.

Vous en parlez tout le temps de l’ennui. C’est quelque chose qui a l’air très important pour vous. Vous avez vraiment peur de l’ennui ?

S : Non, non ! On va juste d’une envie à l’autre. C’est le pouvoir d’une nouvelle idée qui nous pousse à faire quelque chose d’autre. Parce qu’on s’ennuie déjà du truc qu’on vient de faire.

D : Disons que c’est le potentiel de l’ennui qui te pousse à faire des choses. C’est ça qui te pousse à te poser des challenges. C’est une bonne inspiration. C’est l’ennui qui fait que les gens du Midwest déménagent à New York ou LA. Pour faire autre chose. L’ennui, il faut le transformer en quelque chose de positif.

Quand vous ne faîtes pas de musique, qu’est ce que vous faîtes pour éviter de vous ennuyer ?

D : Quand on ne fait pas de musique… Notre travail c’est aussi des choses visuelles, des trucs avec le label, le studio. Qu’est ce qu’on fait quand on ne bosse pas ? On dort. Parce que c’est rare de trouver des moments pour dormir.

Vous marchez mieux bien aux États-Unis. Pourquoi ?

S : On est un peu plus underground, c’est vrai. On fait quand même des dates, on a joué avec 2manydjs il y a un mois. Mais c’est quoi être grand en Amérique ? Soit tu es pop, soit tu n’es rien.

Mais vous pourriez avoir la popularité d’LCD Soundsystem.

S : Mais LCD c’est typiquement américain.
D : Typiquement new-yorkais.

Vous êtes un peu vus comme des intellectuels de la musique. James Murphy aussi est un intellectuel ?

D : Ah bon ? Ok. C’est un compliment. James, c’est un homme intelligent mais ni lui ni nous ne se considérons comme des intellectuels. En fait, je trouve qu’on est tous idiots…

Toi aussi, Stephen, tu penses que tu es idiot ?

S : Si Dave dit que James et moi sommes des idiots, ok… Oui.

D : Un truc comme Despacio, c’est l’exemple ultime du truc idiot.
S : Je pense qu’on est plus un peu fous qu’idiots. On aime se lancer dans des entreprises que les gens nous déconseillent.

D : Des choses extrêmes.

S : James est complètement différent de Dave et moi. On est devenus amis parce qu’on aime vraiment la même musique. Ou la même esthétique, les mêmes équipements.

LCD Soundsystem et vous, toute cette scène à la frontière du rock et de la musique électronique avait une maison : TRASH, le club d’Erol Alkan. Il a fermé il y a dix ans cette année. C’était comment ?

D : Selon Erol c’est nous qui y avons le plus joué.
S : On a rencontré Erol un lundi, après un show de Soulwax. Il nous a invité à jouer à Trash après, quand c’était encore à The Annexe (sur Dean Street, à Soho, ndlr). On a ouvert notre coffret de vinyles et on avait vraiment beaucoup de choses en commun. À l’époque, c’était pas vraiment évident. Je pense qu’on était encore un groupe indie rock et lui était un DJ indie rock. La première fois à TRASH, on a joué Ace of Spades de Motörhead (il fait le signe hard rock avec ses doigts). On ne faisait ça qu’à TRASH. On essayait toujours d’y jouer le lundi lorsqu’on était ici. Et on dormait chez Erol. C’était la famille ! On connaissait le videur, on connaissait tout le monde. On rencontrait plein de gens, c’était hyper intéressant. Tout ça dans un environnement assez pub.

Et ça n’existe plus, les clubs comme ça…

S : Non, ça n’existe plus.
D : Et ça n’existait pas avant non plus. C’est aussi pour ça qu’il a arrêté. Il savait qu’en 2007, le monde était en train de changer. On l’a rencontré en 2000 et en 2002 on sortait la compilation 2manydjs. C’est à Trash qu’on a fait la soirée de lancement.

S : Avec Erol on faisait ces mix comme ça, parce qu’on aimait bien. C’était pas grand chose. On jouait ça à Rough Trade et les gens nous demandaient ce que c’était ces mix, des Beatles avec Kraftwerk ou autre chose. Dave et moi on disait « c’est nous » (timide). On faisait vraiment quelque chose qui sonnait bien pour le public rock. C’était un peu punk. Mais on faisait ça pour nous.
D : Erol était toujours le premier à recevoir tout ce qu’on faisait. Et à chaque fois qu’il faisait quelque chose on le recevait en premier aussi. Mais c’était pas réfléchi ! On venait à Londres toutes les deux semaines. On était juste meilleurs potes.

C’est quoi la scène la plus trash que vous ayez vu à TRASH ?

S : Il y a plein de petites histoires… Je me souviens qu’on avait joué Nite Versions avec Soulwax. Habillés tout en blanc. (Il éclate de rire) Notre batteur, Steve, avait eu l’idée de manger un curry ou un autre plat indien. Pendant qu’on jouait, c’était vraiment la folie, hyper cool. Et là, je l’ai vu vomir (il mime le bruit). Y’en avait partout ! Mais il a continué à jouer. C’était pas cool du tout ! La scène était à même le sol, tu sais. Les gens étaient tout autour de nous. C’était ça qui était cool avec TRASH. C’était un vrai club mais Erol et les autres ont tout fait pour que ce soit parfait pour des concerts. J’ai vu Peaches jouer là. C’était toujours la folie.
D : C’était la famille. C’était vraiment comme un club devait être.

S : Jamais je n’ai été dans un autre club du premier son ou dernier. Je suis resté là 8 heures avec Erol. Je connaissais tout le monde. C’était comme être à la maison.

Propos recueillis par Thomas Andrei.

From Deewee est sorti le 31 mars chez PIAS.

Thomas est journaliste freelance. Retrouvez le sur Twitter.

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