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Etat des lieux : le statut des femmes sur la scène électronique

L’oreille n’a pas de genre, oui mais...

  • Juliane Graff
  • 8 March 2017
Etat des lieux : le statut des femmes sur la scène électronique

Aujourd’hui les hommes n’ont plus le monopole de la platine, voilà de quoi nous-en réjouir ! Grâce à l'essor des nouvelles technologies et des moyens financiers, de nouveaux moyens d’enseignement s’offrent à nous et nous permettent aujourd'hui d’envisager une carrière de compositrice ou de DJ. La démocratisation de la musique électronique y participe également, l’imaginaire collectif de la culture underground se nourrit de ses valeurs fondatrices à l’origine de l’émergence d’une communauté qui se veut être un espace d’égalité et de mixité.

Pourtant, la réalité est tout autre : lorsqu’on tourne la tête sur les dancefloors, on peine encore à voir autant de femmes que d’hommes se déhancher sur des beats puissants et des snares stridents. Et lorsqu’on se dirige vers la cabine DJ, bien souvent, c’est la désillusion.

On en vient à se demander pourquoi les femmes sont-elles insuffisamment présentes ? Parce que personne ne veut les booker ? Est-ce un problème de visibilité ?

La talentueuse DJ et productrice Julia Govor nous donne son avis : “ Peut-être est-ce parce que nous ne sommes pas assez de femmes profondément intéressées par ce type d’art.” Bien-sur les goûts et les couleurs ne se discutent pas et encore moins matière de musique, puisque c’est avant tout une question de sensibilité. Mais on peut néanmoins soulever le problème de l’accessibilité : les hommes n’ont certes pas le monopole mais le monde de la musique électronique reste majoritairement masculin. Et on comprend que cela peut décourager certaines femmes à se lancer dans une carrière musicale.

La perspective d’une carrière difficile peut en rebuter plus d’une

Car oui, quand on lève les yeux vers le ciel et qu’on voit que le plafond de verre qui nous guette, même dans le milieu de l’électro, les femmes doivent justifier de leur légitimité. Même combat dans les domaines qui touchent à l’art ou à la science, les stéréotypes sont tellement ancrés, qui font que, à compétences égales, on remettra en cause la technicité et les capacités d’une femme. Le constat est le suivant : il faut faire ses preuves plus qu’un mec, prouver que l’on est tout aussi capable, faute à une mentalité grégaire qui n’évolue pas avec notre époque.

On exige plus des femmes, et cela n’est pas sans conséquences : la pression pour démarrer une carrière est énorme, le droit à l’échec est quasiment nul, parce que l’on sait pertinemment que quoi qu’il advienne, nous allons être jugées sur nos capacités techniques. Le manque d'expérience décourage grandement certaines femmes à se lancer dans une carrière, de peur d’échouer ou de rester sur le carreau. Le progrès et l'expérience sans erreurs n’existe pas, et l’appréhension d’être cataloguée comme objet décoratif qui appuie sur des boutons lumineux tout en souriant est juste épouvantable. Pour faire simple on démarre bien souvent avec le sentiment et l’impression de n’être qu’une imposture, l'arnaque de l'incompétence ne doit pas être bien loin : et c’est à vomir.

Pour illustrer ce fléau, on fait appel au postulat de Vera Rubin, une astronome américaine connue pour son étude sur la vitesse de rotation des étoiles dans les galaxies spirales, qui n’a cessée de son vivant à se battre pour la place des femmes dans le domaine des sciences.

«Je vis et travaille en partant des trois principes suivants :

Principe 1- Il n’existe aucun problème scientifique qu’un homme peut résoudre et qu’une femme ne pourrait pas.

Principe 2- A l’échelle de la planète, la moitié des neurones appartiennent aux femmes.

Principe 3- Nous avons tous besoin d’une permission pour faire de la science, mais, pour des raisons profondément ancrées dans notre histoire, cette permission est bien plus souvent donnée aux hommes qu’aux femmes.»

Il est difficile pour de nombreuses personnes de comprendre combien il est difficile pour une femme de se faire une place dans le milieu. Car paradoxalement, il faut également prendre en compte qu’une carrière en parallèle du talent est également une affaire de réseau. Il est important de dénoncer que la plupart des collectifs et réseaux d'organisateurs sont en grande partie fermés. Souvent composés d’un groupe de pairs qui préféreront programmer leurs amis ou solliciter des connaissances communes plutôt que d'offrir un créneau à une fille sortie de nulle part.

La sexualisation à double tranchant

Certains diront que le fait de posséder un vagin et une poitrine est un avantage pour se démarquer. C’est une pensée sexiste. Le fait d'être une femme nous apporte certes, une plus grande facilité pour sortir du lot, discrimination positive nous dira-t-on, mais si la nature nous a dotées d’un physique avantageux on ne tardera pas à le payer. Car n’oublions pas qu’il faut faire ses preuves pour être légitimement DJ.

Le paradoxe est énorme, nous explique Molly, DJ résidente au Rex Club : “La place que la musique réserve aux femmes est duale et a un coût : il faut être féminine (dans un monde hyper sexualisé, cela n'a pas de prix) mais pas trop non plus - c’est aux femmes djs de savoir placer leur curseur et de ne pas tomber dans un trop plein de féminité qui leur vaudrait de perdre toute crédibilité. “

Mais à quoi cela rime de parler d'attributs physiques dans la musique ? Allons nous laisser la culture underground se transformer en un vaste concours de beauté ou d'élections de miss ? Car certains n’hésitent pas à dire qu’une DJ est bookée avant tout pour sa plastique en invoquant par exemple les noms de Nina Kraviz ou encore Nastia. Finalement, toutes s’accordent à dire qu’il est plus difficile pour une femme d’être prise au sérieux dans le milieu de la musique électronique. Lourde en sexisme ordinaire, la promotion relève parfois du parcours du combattant. Alors non le chemin vers le succès et la gloire n’est pas parsemé de bouquets de fleurs et de compliments à l’eau de rose comme pourrait le reprocher certains de nos confrères masculins, qui pensent que tout est plus facile. La misogynie et le sexisme sont monnaie courante.

En voici une petite série d’anecdotes racontée par Miss Flora qui jouit d’une expérience de 17 ans dans ce milieu : (...) lorsque tu arrives dans un club, que tu te rends au bar pour avoir une boisson et que l'on te répond : si c'est pour le DJ il faut qu'il vienne lui-même ! Ou quand un type t'accoste et te demande "tu es avec le DJ ?" "non pourquoi" "parce que je t'ai vue toute à l'heure dans la cabine" ou encore quand l'ingénieur son ou le Dj précédent pense qu'il doit te faire tes branchements ! Il y a aussi les réflexions qu'on te fait sur ta musique ou sur ce que les gens pensent qu'une femme devrait jouer : "ah moi j'adore unetelle parce qu'elle est toute mimi et à côté de ça elle t'envoie de la grosse techno dans les oreilles" . Ah bon, il faut vraiment qu'il y ait ce paradoxe entre le supposé rôle stéréotypé de la femme à savoir être une créature douce et féminine, et de la grosse techno 4x4 pour que le concept d'une femme derrière les platines soit appréciable....?

The "enemy within"

Mais le plus grand danger reste la banalisation du sexisme par les victimes elles-mêmes. Quand on voit des filles comme DJane Mirjami mixer topless : où va-t-on ? Aurait-on perdu le sens de la musique ? Comment crédibiliser la présence féminine et les qualités techniques, quand les femmes elles-même se rabaissent à un objet sexuel effectuant des transitions à coups de seins siliconés ? Comment combattre le sexisme quand les femmes l’ont elles même intériorisées ?

En somme les critères d’appréciation sont ceux de la majorité et de l’industrie elle-même, ce qui explique notamment l’érosion de la parité et de la mixité qui n’arrange en rien à la proportion asymétrique entre hommes et femmes au départ.

Il faudrait commencer par voir la musicienne avant de voir la femme. Pour changer les choses il faudrait évidemment que les line-ups mises sur l’équitabilité, pour que leur présence derrière les platines devienne la norme et non plus le bonus exotique qui fait joli sur la programmation.

On aimerait simplement que l’on arrête de nous rappeler que nous sommes des femmes avant d'être des DJs, ce qui nous rassemble c’est notre passion commune pour la musique.

Restons optimiste, car chaque jour est une nouvelle victoire pour Julia Govor “Je pense qu’on parviendra à éradiquer le sexisme un jour, il y a historiquement plus de femmes qui produisent aujourd'hui qu’auparavant. Mettons l’accent sur la musique et apprenons aux nouvelles générations à écouter et à être ouvert.”

(Crédit photo : Julia Govor)

Juliane est rédactrice stagiaire pour Mixmag France. DJ et membre du milieu associatif alsacien depuis 2011, elle a fait les frais du sexisme ordinaire dont la plupart des femmes font l'expérience sur la scène électro - suivez la sur Twitter.

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