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Algorave : le live-coding redistribue les cartes de la production

Dans le monde entier, des artistes redéfinissent l'expérience de la MAO

  • Texte: STEPH KRETOWICZ | ILLUSTRATIONS: PATCH KEYES | PHOTOS: VITALIJA GLOVACKYTE, ANTONIO ROBERTS
  • 5 September 2017

Dans l’arrière-salle d’un bar de New Cross, la banlieue sud de Londres, une révolution est en marche. Ou peut-être s’agit-il plutôt d’une dé-volution, un retour aux sources de la production musicale, où les possibilités offertes par l’information encodée du logiciel sont ouvertes et infinies. Une artiste du simple nom de Joanne se tient sur la scène du Amersham Arms, les yeux rivés sur son écran. Elle tape sur son clavier, figée dans la neige carbonique et le processus créatif, sa silhouette dessinée sur la projection vidéo derrière elle. Du texte rouge, bleu, vert, jaune et violet sur un fond noir se meut et évolue; des morceaux surlignés en orange, copiés-collés en un clin d’oeil, disparaissent au rythme du curseur. La musique qu’ils invoquent sort des différentes enceintes réparties dans la salle. Elle ricoche dans les recoins de la pièce plongée dans la pénombre alors qu’un bruit sourd tombe, puis se reconstruit progressivement en rythme incessant. Dans l’audience, les spectateurs sifflent, le sol vibre d’un beat lourd, presque organique. C’est le rendu de la musique électronique live-codée, aussi connue sous le nouveau genre : Algorave.

« Tout à coup, un nombre exponentiel de gens ont commencé à venir et à saisir le concept. Je pense que ça vient du fait d’avoir un nom qui ne se prend pas trop au sérieux tout en faisant passer l’idée que c’est un endroit où on s’amuse », glousse Alex McLean, un « algoraver » lui-même nommé yaxu et organisateur d’une récente tournée Algorave à Londres et Sheffield en Angleterre, ainsi que Karlsruhe en Allemagne. « Posséder une identité a bien aidé, et j’imagine qu’avant il n’y avait pas tant de gens adeptes du mouvement. Mais grâce à nos efforts concertés nous avons pu élargir la communauté et c’est devenu une communauté de spécialistes. »

McLean est un vétéran des performances live-coding, qu’il pratique depuis 16 ans. Un mouvement qui invite les producteurs et l’audience à comprendre l’essence même de leur instrument, où le langage de la programmation des synthétiseurs prend forme en temps réel, révélé sur un écran au fond noir et blanc. « C’est une approche qui n’est pas sans rappeler celle des Luddite (artisans du textile anglais du début du 19e, soulevés contre les machines industrielles replaçant le savoir-faire humain, ndlr), car elle s’éloigne des interfaces utilisateur pour retourner au code-source de tout ce qui se passe dans un ordinateur, tous ses éléments, le traitant comme un pur outil de langage machine. »

Plusieurs choses viennent à l’esprit lorsqu’on assiste à une performance Algorave. Le membre de l’audience observe une personne face à sa machine, l’air sérieux. Bien loin des performances de DJs qui s’animent derrière les platines et font participer la foule. Le son lui-même est brut, lo-fi et erratique. Parfois les beats peuvent être un peu durs à suivre pour le danseur inexpérimenté, oscillant entre les breaks rapides de la drum’n’bass ou évoquant parfois les rythmes carrés de la techno. L’expérimentation est réelle, viscérale même, et ce malgré son origine purement syntaxique. À se demander si les thèmes qui régissent le cerveau humain et la machine, où une approche intuitive de la musique au sein de genres comme la drum’n’bass ou le footwork, par exemple, déploie des résultats similaires au processus du live-coding, complètement littéral. « C’est une expérience créatrice étrange, car l’utilisation de ce système est tellement absorbante », explique McLean. « Elle vous engloutit complètement et les gens y répondent de manière très physique. Vous êtes tous bloqués dans ce monde abstrait de structures syntaxiques entraînant une réponse organique. Il y a quelque chose d'hyper latéralisé à l’œuvre, un raisonnement très spatial se mêle au raisonnement linguistique. »

En tant que scène, le réseau Algorave est vaste. Il existe quelque part autour de la production DIY (Do It Yourself) utilisant principalement les environnements live-coding en open-source comme SuperCollider, TidalCycles, Gibber, ixi lang et Extempore. « Il implique une description de la musique en écrivant du texte sur un ordinateur », dit McLean sur les éléments allusifs qui constituent l’identité de l’Algoraver. « Mais en parlant à d’autres musiciens, on s’aperçoit que chacun a son approche personnelle de la production. »

McLean est une figure parmi d’autres de cette communauté grandissante, répartie dans plus de 40 villes de différents pays du monde, dont le Royaume-Uni, les États-Unis, l'Australie et le Mexique. Au nombre des artistes impliqués, on retrouve Lil Data, Heavy Lifting, et Kindohm, ainsi que Joanne Armitage, artiste mentionnée plus tôt et son attrayant projet intitulé Algobabez, monté avec sa collaboratrice Shelly Knotts. Dans la longue liste de gens qui répondent à nos questions sur l’Algorave par email, ces différentes approches de la technique comprennent celle d'Alexandra Cardenas - née en Colombie, qui s’est fait ses armes à Mexico et réside désormais à Berlin - ainsi que Renick Bell, basé à Tokyo. Il y a également Antonio Roberts de Birmingham, qui ne produit pas de musique mais s’est attelé à la production d’art à l’esthétique glitch depuis 2009, produisant les visuels correspondants à l’aspect coding du mouvement Algorave. Comme il l’écrit, « l'aspect crucial est que tout est conçu en live ». En même temps, le producteur londonien Dane Law ne programme pas en temps réel, mais pré-enregistre ses improvisations en utilisant les algorithmes et ce qu’il appelle « les processus aléatoriques ». L’Algorave recouvre de nombreux domaines créatifs.

« Dans l’univers de la musique algorithmique, plus on regarde moins on y trouve de sens », avoue McLean, tentant d’apporter une définition sémantique au genre. « Parce que tout forme de partition musicale est un algorithme, d’une certaine manière. C’est un ensemble d’instructions indiquant comment produire une œuvre. Mais en pratique, la musique algorithmique est abstraction : ce n’est pas simplement l’écriture des notes, il faut arriver à trouver une procédure pour générer les notes et les sons. » Concrètement, les performances de Kindhom sont faites d’écrans de texte annonçant l’arrivée d’éléments « sound », « sound », « sound » (parmi d’autres entrées moins reconnaissables) s’ajoutant aux rythmes syncopés, accélérants de ses productions. Ou même le ‘PlayLowend’ de Renick Belle et « conductor2 was bored », alors qu’un beat assourdissant et volatil forme un ensemble d’articulations soniques résonnantes.

« Être capable de changer les tripes de son outil permet de changer complètement le rôle de ce dernier, ainsi que son champ de possibilités. », dit Bell sur l’importance de comprendre les mécanismes qui régissent les programmes utilisés par les artistes. « En exposant le processus, on offre une solution aux problèmes de la société. Nos approches, comme la projection de nos écrans, ou l’ouverture du code-source de nos logiciels, sont autant d'appels symboliques à la visibilité des procédés. »

Alexandra Cárdenas, travaillant souvent sous la CyberID tiemposdelruido, voit aussi le live coding comme une force révélatrice, libérant la musique « esthétiquement et techniquement du consumérisme ». Compositrice de formation classique, Cárdenas s’est lassée des limitations imposées par les softwares commerciaux, et s’en est remise aux environnements open-source pour sa production artistique. Ce faisant, elle est devenue membre à part entière de la scène live-coding de Mexico, où elle a organisé deux festivals. L’accessibilité relative offerte par l’utilisation de programmes open-source était pour elle un facteur déterminant, parmi d’autres, car son adoption par la nouvelle économie de la capitale mexicaine est devenue à son tour une force sociale résonnant avec de nombreux artistes locaux. « Identité, résistance, intérêt, curiosité, respect, » écrit Cárdenas sur la scène du pays qui s'apprête à accueillir la prochaine Conférence Internationale sur le Live Coding. « Les live-coders sont une communauté inclusive et transparente, et c’est très important, en particulier dans un pays où la discrimination contre les femmes est si virulente, aux problèmes de racismes et sociétés évidents. Elle ouvre un espace de sécurité pour les créateurs. C’est la philosophie du hacker. Et généralement, artistes et hackers font bon ménage. »

Cet heureux mélange d’inclusion s’étend à Huddersfield, en Angleterre, où Shelly Knotts et Joanne Armitage ont préalablement travaillé avec le Yorkshire Sound Women Network & AHRC Live Coding Research Network pour offrir des ateliers aux femmes curieuses désirant s’impliquer. « Il y a souvent une fausse représentation du live-coding comme forme hyper technique », défend Armitage, « Les langages comme ixi Lang et Tidal nous permettent de présenter le live coding comme accessible et facile à aborder, même pour ceux qui ont peu d’expérience dans le codage. » YSWN n’est qu’une partie de la communauté ouverte qui inclut le collectif Orchestra for Females and/at Laptops (OFFAL). Lui aussi compte Knotts et Armitage parmi ses membres, ainsi que celle qui se décrit elle-même comme « computer witch », Madam Data et Libertad Figueroa de Mexico. « Nous avons désormais bon nombre d’artistes visuels et musiciens », écrit Knotts, « je pense qu’il est crucial d’avoir une scène visiblement diversifiée, que les nouveaux arrivants sentent qu’ils y seraient bien accueillis. »

Lil Data, lui, voit le live-coding comme une expérience purement esthétique. Algoraver et membre du roster du label londonien PC Music, il a présenté ses sons épurés et découpés en compagnie des graphismes live-codés de l’artiste noise Miri Kat au Amersham Arms. « Il n’y a pas de grande révélation derrière le coding, autre que ce n’est pas de la magie, ni la panacée, » décrit Lil Data, de son vrai nom Kack Armitage. « L’éducation est un impératif politique, mais les deux ne devraient pas être confondus. »

Et pourtant c’est bien la confusion, ou du moins l’opacité, que le mouvement Algrave tente de dissiper - pour les artistes et les membres de l’audience - tout en produisant quelque chose aussi frais qu’idiosyncratique. « C’est toujours un problème de goût, d’esthétique et de préférence personnelle », affirme Cárdenas. « Le pouvoir de l’art n’est pas déterminé par les outils utilisés pour la création, mais par ce qu’on a à dire. »

Pour en savoir plus, visitez le site d’Algorave et découvrez un mix de morceaux Algorave ci-dessous (ainsi qu’une playlist YouTube ici).

Welcome to Algorave – mixed by Yaxu

Polinski - flatland
Anny - Juliese (live)
Holly x Lil Data - Untitled MMXVII (Preview)
Belisha Beacon - live
Calum Gunn - double deriv
Renick Bell - Beats for Traditional Dancing in 4 at 130 161214b
ALGOBABEZ - bedroomsessions 1
Sondervan - Automatic3cc
Sick Lincoln - Step change
SK+YX - live in barrow
Madam Data - Short Stories from Outside
Yecto - tr808
Kindohm - Mint
Spednar - Shit jungle II (ft 0h85)
Canute - live repetition
Tapage - two of five
Benoit and the Mandelbrots - Tranceposition
Daniel M Karlsson - Proper no proper
Sondervan - Three molecules one
Kindohm - 06
Dane Law - Garf
Slub - live from Penryn


Crédits :

Propos recueillis par @StephKretowicz
Illustration par Patch Keyes
Adapté de l’Anglais par M.C. Dapoigny

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