Mi Amor : quand la techno devient moteur de paranoïa
Une immersion où la bande-son guide l’expérience du film
Dans Mi Amor, Guillaume Nicloux livre un thriller sensoriel où la musique électronique ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la dirige.
Le point de départ est simple : Romy, DJ, débarque aux Canaries avec son amie Chloé pour mixer lors d’une soirée techno. Mais au petit matin, Chloé disparaît. Ce qui aurait pu être une enquête classique bascule rapidement dans quelque chose de plus instable, presque halluciné. Le film abandonne peu à peu les codes de l’enquête policière pour glisser vers une descente mentale, où la perception de Romy devient le véritable terrain de jeu.
Porté à l’écran par Pom Klementieff et Benoît Magimel, le film repose sur un duo contrasté qui incarne cette dérive émotionnelle et mentale. Elle, dans une énergie nerveuse, presque instable, elle est très dynamique, agitée, ne cesse de bouger et est dans une tension permanente, là où lui, est à l’opposé, plus statique. Ce jeu d’oppositions nourrit un déséquilibre constant et installe un récit où la réalité ne cesse de vaciller.
Comme l’explique le réalisateur : « À cause de cette perte brutale, Romy plonge peu à peu dans un flux paranoïaque qui la conduit au bord de la folie. Mes films sont hantés par les personnes disparues, l’héroïne de Mi Amor est sans doute l’une de mes protagonistes la plus malmenée par la perte d’un être cher ».
Et c’est précisément dans cette zone de trouble que la musique prend le relais et structure le film.
La bande-son, signée Irène Drésel et Sizo Del Givry, agit comme une colonne vertébrale invisible. Irène Drésel développe une techno incisive et raffinée, portée par des textures singulières et un univers visuel très travaillé. Première femme sacrée au César de la Meilleure Musique Originale en 2023, elle se positionne avant tout comme compositrice plutôt que DJ. Elle est accompagnée de son partenaire de scène Sizo Del Givry, percussionniste.
Dans Mi Amor, ils y façonnent un paysage sonore où des nappes de flûte envoûtantes se mêlent à l’intensité brute de la techno. Pulsations sourdes, nappes anxiogènes, textures techno tranchantes : chaque élément sonore semble calé sur les battements internes du personnage. Le résultat est presque physique. On ne regarde pas seulement Romy sombrer, on l’entend.
Nicloux lui-même le reconnaît : « La musique a motivé certains de mes choix et dicté un rythme… Au bout d’un moment, il a semblé évident que la musique était un organe majeur du film et qu’elle allait l’irriguer sans interruption ». Et ça se ressent. Certaines scènes semblent construites autour d’elle, comme si le montage respirait au tempo des kicks. La frontière entre club et cauchemar devient floue, une continuité sonore qui transforme l’espace en piège mental.
Loin d’être un simple habillage, la musique est ici un organe vital. Elle amplifie tout : l’angoisse, le doute, la solitude. Elle crée une tension constante, parfois même avant que l’image ne la justifie. C’est elle qui nous guide, qui nous manipule, qui nous enferme avec Romy dans cette spirale paranoïaque.
Ce choix radical fait de Mi Amor un objet hybride. Plus qu’un film à intrigue, c’est une expérience sensorielle proche du set techno immersif, où la montée ne redescend jamais vraiment, donnant naissance à un thriller psychologique d’autant plus intéressant qu’il repose sur la perception et la tension continue. À découvrir en salles le 6 mai.

