Search Menu
Home Latest News Menu
En bref

« Je ne suis pas quelqu'un qui aime rester sur ses acquis » : rencontre avec Chloé Caillet à Paradise City

Entre la sortie de son nouvel EP « Dance Again » sur Ninja Tune et un retour aux scènes intimistes, la DJ et productrice franco-américaine revient sur son parcours, son rapport au vinyle et son envie constante de se réinventer.

  • Florian Tabellion
  • 9 September 2026

Quelques heures après son premier passage très remarqué sur la Barefoot Stage du Paradise City Festival, nous retrouvons Chloé Caillet en coulisses, juste après son deuxième set sur la Contrast Stage, brutalement interrompu par l'orage. Encore portée par l'énergie du public malgré cette fin frustrante, la DJ et productrice franco-américaine se montre d'abord discrète avant de se détendre rapidement au fil de l'échange. Figure montante de la scène house internationale, passée par les résidences de Circoloco et fondatrice du label SMIILE, Chloé Caillet poursuit une année riche en actualités avec la sortie de son nouvel EP « Dance Again », prévu le 25 septembre sur Ninja Tune, dont trois extraits ont déjà été dévoilés. Elle sera également à Paris le 2 octobre pour une soirée SMIILE à FVTVR avec Shanti Celeste, Avalon Emerson et Ines Rau.

À Paradise City, elle défend une vision du DJing profondément guidée par la sélection musicale et l’instinct. « You trust the record, you play the record and you stand by the record. » Une philosophie qui résume parfaitement son approche : faire confiance à la musique avant tout.

Cette manière de concevoir le mix se ressent d'ailleurs dans ses sets, où house, disco et influences plus organiques s'enchaînent avec une fluidité naturelle.


« Je pense qu’un bon label, c’est avant tout un endroit où tu te sens bien. »


Bonjour Chloé, comment vas-tu et dans quel état d’esprit arrives-tu à Paradise City ?

C'est mon anniversaire, il fait trente cinq degrés, on a chaud mais on est prêt à danser.


Comment as-tu su que tu voulais faire de la musique?

J’ai toujours su, depuis que je suis née, que c’était ça. Rien d’autre ne m’a vraiment intéressée. Ça a toujours été la musique. Le DJing est arrivé un peu plus tard. Jusqu’à mes 22–23 ans, je jouais dans des groupes. C’était donc une évolution assez naturelle pour moi.


Peux-tu nous expliquer ce que représente ton label Smiile pour toi ?

C’est une plateforme que j’ai créée pour donner de la visibilité à des artistes émergents. Je m’occupe de toute la direction artistique et de l’A&R. Ça me permet de sélectionner des artistes que j’aime, de les réunir et de les accompagner dans la sortie de leur musique à travers le label. Après avoir joué cette musique, c'est agréable de voir d'autres personnes la jouer : c'est comme un véritable écosystème.

Qu’est-ce qui fait qu’un label est le bon endroit au bon moment pour un titre selon toi?

Je pense qu’un bon label, c’est avant tout un endroit où tu te sens bien. Une forme de famille, un entourage. Quand j’ai commencé à chercher un label pour sortir mes morceaux, je cherchais vraiment cet esprit-là, et je regardais surtout qui faisait partie du label, et avec qui j’allais échanger au quotidien.

Pour moi, il doit y avoir une vraie dimension de communauté derrière un label. C’est ça qui te donne envie de confier un track et de t’y engager.


En studio, quel outil ou machine change vraiment ta manière de produire ?

Je suis peut-être la plus grande fan du Juno-60. Je suis très “synthés” : je joue du piano depuis que j’ai cinq ans, donc dès que j’ai un clavier ou un synthé devant moi…

Pour moi, il n’y a rien de mieux que de trouver un groove, de pouvoir travailler avec des synthés ouverts, toucher à plein de choses différentes, tourner des boutons, et vraiment construire un son. Mais au fond, ce sont vraiment les synthés qui me parlent le plus.

« You trust the record, you play the record and you stand by the record. »

Aujourd'hui, quelle place le vinyle occupe encore dans ta manière de jouer et d'écouter la musique?

Je passe mon temps à digger des vinyles partout dans le monde. À chaque voyage, dans chaque ville où je vais, j’essaie vraiment de trouver et de ramener des disques. Je passe beaucoup de temps à les écouter.

Beaucoup de mes amis jouent sur vinyle, et je pense qu’il y a tellement de musique qui n’est sortie que sur ce format là que c’est devenu essentiel. Il y a quelque chose de très analogique dans le vinyle : quand tu vois quelqu’un jouer des disques ou quand tu le fais toi-même, tu n’as pas le même rapport à la musique. Il y a une dimension physique, presque tactile.

Il n’y a pas ce côté digital où tu peux empiler plein de choses en même temps. C’est beaucoup plus direct : tu fais confiance au disque, tu le joues, et tu assumes complètement ce qu’il raconte. « You trust the record, you play the record and you stand by the record. »

Mais il y a surtout ce grain vinyle très spécifique — cette texture sonore chaude, légèrement imparfaite, très organique — que j’adore. Et surtout, il y a une quantité incroyable de musique pressée sur vinyle que personne ne connaît. Et quand tu tombes sur le bon disque, un vinyle à deux euros qui est un banger total, il n’y a rien de mieux au monde. Vraiment.


Signer et sortir sur Ninja Tune avec “Lemme Dance”, a changé ta façon de percevoir ton projet ?

Oui, le projet que je sors actuellement sur Ninja Tune est un EP de six titres. Deux singles sont déjà sortis : Lemme Dance et Bad Bara. C’est un projet où je me suis replongée dans mon côté rock, celui de l’époque où je jouais dans des groupes. J’ai essayé d’y créer une fusion entre l’univers électronique et l’univers rock.

Quand Ninja Tune m’a proposé de signer ce projet, c’était parfait, parce que ça ne ressemble pas à de la musique de club traditionnelle, comme celle que je fais habituellement. Ça reste mon son, mais ça ressemble aussi à ce que je faisais au début de ma carrière. Ninja Tune était vraiment le bon label pour m’accompagner sur ce projet. Et je suis très excitée à l’idée de sortir la suite.


« Lemme dance » avec Myd, c’est parti d’un club tool ou d’une idée plus narrative dès le studio ?

Ça a commencé avec un beat que j’avais écrit à New York. C’est mon frère qui a enregistré les voix, et j’ai écrit les paroles avec lui, ainsi que quelques éléments supplémentaires.

Ensuite, en studio à Paris avec Myd, je lui ai présenté plusieurs démos. On avait déjà fait une session ensemble et on voulait vraiment développer une collaboration. À ce moment-là, il m’a dit : “celle-ci, elle a une vraie énergie”.

On a donc repris ce titre. J’ai commencé à poser ma voix dessus, et il m’a dit que c’était vraiment cette version-là qu’il fallait garder. L’idée, c’était de partir sur quelque chose d’assez “club tool” qui évolue ensuite vers une vraie chanson. Et comme il y avait déjà une narration dans la voix, ça a naturellement créé une sorte de chanson posée sur une structure club. Ensemble, on a ensuite écrit le drop, avec une couleur très électro à la française.

Au final, c’est devenu quelque chose d’un peu hybride — difficile à classer comme simple club tool ou simple chanson. C’est plutôt une chanson avec un groove, construite sur une énergie de club.


« C’est un projet où je me suis replongée dans mon côté rock, celui de l’époque où je jouais dans des groupes. »


En ce moment, qu’est-ce que tu écoutes hors club que personne n'attend de toi ?

Je suis très fan de Geese, que j’ai vus récemment à Primavera. Et j’ai toujours eu un attrait fort pour le rock : je viens de voir The Cure en concert, et ça m’a donné envie de me replonger dans toute leur discographie.

J’écoute pas mal de jazz aussi, avec Herbie Hancock qui reste l’un de mes artistes de référence. Il y a également Altın Gün, un groupe turc que j’écoute énormément — j’ai leur album sur Spotify et je le mets souvent dans l’avion. Et puis beaucoup de soul classique des années 50 et du début des années 60.


Qu'est ce que ton entourage entend dans ta musique que le public ne capte pas?

Wow… wow. Je ne sais pas trop. Ils me connaissent depuis tellement d’années. Je pense que, parfois, ils entendent le morceau et me reconnaissent dedans avant même que le public ne le fasse. Et il y a des moments où ils me disent déjà : “ce morceau, c’est toi”, et plus tard, le public finit par le dire aussi. Mais oui, je pense que mon entourage me perçoit à travers ma musique un peu avant le reste du public.

Mais demandons plutôt à ma copine. “Carla, I have a question for you.”
Qu’est-ce que mon entourage entend dans ma musique que le public ne capte pas ?

Carla : Dans le contexte de ses sets sur de grandes scènes, il y a d’abord un effet de surprise pour le public : elle arrive avec une présence très affirmée, entourée de ses proches, et ça peut déstabiliser au départ. On sent parfois un léger temps d’adaptation, avant que les gens basculent progressivement vers une réception beaucoup plus ouverte : “ok, j’adore, je respecte, je suis à fond”.

Ce qui est intéressant, c’est justement ce moment de transition pendant ses sets : ce passage du doute initial à une vraie adhésion, où le public se laisse aller et finit par entrer pleinement dans l’expérience. Et ça tire souvent vers le haut l’énergie globale du dancefloor.

Il y a aussi une nouvelle génération de publics, notamment ces jeunes de 18 ans qui ont découvert The One et viennent la voir en club ou en festival. Elle s’inscrit comme une artiste ouvertement lesbienne, et ça participe à une forme de projection et d’identification forte. Elle surprend aussi par des propositions musicales qui ne correspondent pas forcément à ce que les gens attendent au premier abord.

On ne peut jamais vraiment anticiper ce qui va se passer, donc il faut simplement venir pour le voyage. Et c’est là tout le paradoxe : elle est lesbienne, ce qui peut dérouter au départ si l’on a été élevé dans un cadre très normé. Mais si on accepte de se laisser porter, on vit quelque chose de vraiment fort.



« Aujourd’hui, j’ai joué sur une petite scène, et ça m’a vraiment donné envie de revenir à ce format. »

Qu'est ce que Paradise City t'inspire comme énergie? Est ce que c'est une énergie différente des festivals plus citadins et plus massifs?

J’ai trouvé qu’il y avait un vrai esprit collectif ici. J’ai joué deux sets : un dans une petite salle, sur une scène intimiste d’environ 150 personnes. Et le fait de retrouver la même intensité d’énergie dans ce format que sur une grande scène montre à quel point le festival est pensé autour de l’écoute de la musique.

J’ai proposé deux sets assez différents, et j’ai aussi été frappée par la manière dont le public suit : ils viennent te voir sur scène, mais investissent aussi naturellement les différents espaces du festival. Ça traduit une énergie très libre ici. Le line-up est incroyable, le lieu a quelque chose d’un peu magique, et il y a une vraie liberté, à la fois musicale et personnelle. On ressent ici un véritable sentiment de liberté, tant sur le plan musical que sur le plan personnel.

Est ce que un lieu comme Paradise City change la manière dont tu racontes une histoire en musique?

Aujourd’hui, c’était un peu particulier parce qu’on m’a annoncé au début de mon set qu’il allait être raccourci d’une heure. À la place d’un set de deux heures avec d’autres artistes après moi, je me suis retrouvée à faire le closing.

Du coup, j’ai dû complètement repenser mon set en très peu de temps : on m’a dit qu’il ne restait plus qu’environ quarante minutes au lieu de l’1h40 prévue. Mais je me suis sentie assez à l’aise avec ce changement, et avec le festival aussi dans la manière dont on a ajusté les choses. Et je pense que le public m’a suivie assez naturellement dans cette transition.


Après Paradise City, c'est quoi le prochain défi ou la prochaine envie que tu veux explorer ?

Aujourd’hui, j’ai joué sur une petite scène, et ça m’a vraiment donné envie de revenir à ce format. « To go back to the roots of the music I played when I first started. » J’ai fait un set disco, entre 105 et 124 BPM — c’est exactement par là que j’ai commencé au tout début de ma carrière.

Ça m’a redonné envie de repartir dans cette direction, et même de dire aux festivals que j’aimerais davantage jouer sur des scènes plus intimistes, pour pouvoir vraiment digger dans mes vinyles et proposer des choses différentes.

J’ai beaucoup aimé le challenge, et la manière dont le public a réagi à cette musique, même si elle est très éloignée de ce qu’on peut m’entendre jouer sur de grandes scènes. Il y avait une vraie symbiose avec le public. Ça m’a donné une nouvelle impulsion artistique, l’envie d’explorer autre chose. Parce que personnellement et artistiquement, je ne suis pas quelqu’un qui aime rester sur ses acquis : j’ai toujours besoin de nouveaux challenges. Keep it alive, keep it moving, keep it interesting.


« Keep it alive, keep it moving, keep it interesting. »

Au moment d'évoquer son week-end belge, Chloé Caillet revient spontanément sur la Barefoot Stage. Bien plus qu'une simple scène secondaire, elle y voit un espace où la proximité avec le public change complètement la manière de jouer. Les pieds dans le sable, sans barrières visuelles, chaque réaction devient immédiatement perceptible et nourrit naturellement le set. Une sensation qu'elle dit avoir davantage ressentie ici que quelques heures plus tard sur la Contrast Stage, où son deuxième passage sera malheureusement interrompu par l'orage.

Cette recherche de proximité rejoint aussi son regard sur l'évolution actuelle des dancefloors. Depuis plusieurs années, elle observe un retour marqué vers des sélections plus chaleureuses, où le disco, la house et les grooves organiques reprennent une place importante face à des sonorités parfois plus frontales. Pour elle, un bon DJ ne se résume pas à l'enchaînement de morceaux ou à la recherche permanente du morceau le plus efficace : il construit une histoire, fait évoluer une énergie et accompagne un public pendant plusieurs heures. « Keep it alive, keep it moving, keep it interesting. » Une phrase simple qui résume finalement assez bien ce que son premier set à Paradise City a réussi à produire : un moment vivant, en mouvement permanent, où la connexion avec le public comptait autant que la musique elle-même.







Next Page
Loading...
Loading...