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En bref

JEKKAMAÏ : construire le dancefloor autrement

Rencontre avec JEKKAMAÏ, DJ bruxellois en mouvement constant

  • Salomé Bayat
  • 11 May 2026

Dans le quotidien de Jérémie, alias JEKKAMAÏ, la musique a toujours occupé une place centrale. Plus jeune, il intègre le conservatoire et se formeau au solfège et au piano. En grandissant, il bifurque et se tourne vers des études en business school. Diplôme en poche, il se dirige alors pendant plusieurs années vers un parcours qu’il pensait « tout tracé», encore assez loin des platines et de la vie qu’il mène actuellement.

Mais pourtant, des années plus tard, le déclic a lieu. Il arrête tout et décide de se consacrer pleinement à sa carrière. Fuse, festivals, dates de plus en plus importantes : la musique reprend clairement le dessus pour le DJ bruxellois qui ne s’imagine désormais plus faire autre chose.

C'est lors d'un petit open air, sur le campus de son université, qu’il joue pour la première fois en public. Déjà bien entouré, il nous explique avoir ressenti quelque chose de très fort ce jour-là. Mais le vrai tournant, arrive lorsqu’il joue pour la toute première fois au Fuse, le club mythique du centre de Bruxelles. C’est en sortant de son set, et en ressentant l’énergie de la foule, qu’il a la ferme conviction d’avoir enfin suivi son cœur.

« C’était fou. J’avais l’impression que la manière dont je voyais la vie avait complètement changé en l’espace de deux heures. Quand mon set s’est terminé, j’ai traversé le club plein à craquer pour aller retrouver mon entourage, et après avoir réalisé ce que je venais de vivre, je leur ai expliqué que j’avais pour intention de me consacrer pleinement à la musique ».

Ce qui nous amène à aujourd’hui, où cela fait maintenant presque trois ans qu’il s’est lancé dans sa carrière de DJ (et bientôt de producteur). Avec son style éclectique, JEKKAMAÏ n’a pas peur de mélanger les genres : techno, ghettotech, bass music, guaracha, bubbling, ballroom ou encore jersey club. Il n’a jamais su se limiter à une seule esthétique : il aime créer des contrastes, assembler des éléments qui, sur le papier, ne vont pas du tout ensemble, ou encore installer une tension dans un style pour ensuite faire un virage à 180 degrés. Il cultive un univers sonore à la fois espiègle et incontestablement puissant.

« C'est comme préparer une soupe. J'adore la faire mijoter lentement, puis rajouter un dernier ingrédient à la fin qui fait complètement changer le goût. C'est un peu comme ça que je vois mes sets, surprenants et épicés ».

Ce qu’il aime, c’est cette capacité à se balancer entre la familiarité, ce que le public connait déjà, et l’inconnu total. Faire découvrir des nouvelles choses à des gens qui ne s’y attendent pas, tout en glissant des sonorités reconnaissables qui nous ramènent à des souvenirs confortables. C’est cette tension entre les deux qui façonne son identité.

Sa musique est sexy, libératrice et, surtout, profondément incarnée. Elle nous reconnecte à nous-même et à notre corps, grâce à son énergie très dansante : « Je dirais que ma musique est dansante, c'est la toute première chose qui me vient en tête. J'ai vraiment envie de faire danser les gens et même de me faire danser moi-même au final. Je suis quelqu'un qui ne reste pas beaucoup en place et je pense que ça se ressent dans la manière dont je joue ».

Et justement, ce refus de s'enfermer dans un seul style ou une seule manière de jouer, vient, selon lui, de là où il évolue : Bruxelles. Pour JEKKAMAÏ, sa façon de mixer est profondément influencée par la scène bruxelloise : « Je pense que c'est une scène qui est vachement unique, en Europe et dans le monde. C'est tellement diversifié. Il y a tellement d'influences différentes. Ça a été un peu un cadeau pour moi d'y grandir, parce qu'elle laisse beaucoup de place à l'expérimentation, au changement, à la réinvention ».

Évoluer dans cette communauté lui a permis de gagner en confiance. Lorsqu’il commence à jouer il y a quelques années, la scène lui apporte le soutien dont il avait besoin : on le guide, on le conseille et on veille sur lui. Là où on pourrait imaginer un univers électronique très compétitif, le jeune DJ décrit tout l’inverse. Pour lui, peu de compétitions malsaines à Bruxelles : les artistes se croisent, s’écoutent, collaborent, se soutiennent et des liens se créent naturellement.

Outre cette entraide, JEKKAMAÏ nous explique que la scène électronique bruxelloise est fortement portée par les collectifs queer. Des espaces dans lesquels il sort autant qu’il joue, ce qui représente pour lui un véritable cadeau, étant lui-même une personne queer. Plus d’ouverture d’esprit dans les sons que les artistes se permettent de jouer, dans la manière de danser, ou tout simplement dans la manière dont les gens se comportent les uns et les unes avec les autres : « Il y a vraiment une liberté que je retrouve beaucoup plus dans les événements queer, qui ont clairement façonné le son que je joue maintenant ».

La scène électronique devient aujourd’hui de plus en plus mainstream. Cela peut venir avec certains avantages : le public s’ouvre à ces styles de musique et les artistes du milieu gagnent en visibilité. Mais, il ne faut pas pour autant en oublier les racines…

« On oublie souvent d'où ça vient, et qu'en fait, c'est une musique qui est née d'une nécessité de sortir et d'appartenir à une communauté noire, queer, que ce soit pour la house ou la techno. Ce sont des espaces qui sont nés parce qu'il n'y en avait pas d'autres, et qu’on n'avait pas le droit d'exister librement hors de ces espaces-là. Du coup, c'était vraiment une bouffée d'air frais. Je pense que c'est important que les gens se rendent compte de ça ».

C’est ce que le DJ bruxellois cherche à remettre au centre de la conversation, notamment à travers son collectif SIZZLEPROOF, qu’il a cofondé il y a un an. Un projet né d’un constat simple : sur le dancefloor comme dans les line-up, peu de personnes lui ressemblaient. Le but est alors clair, réconcilier les personnes racisées avec la musique électronique, des deux côtés du booth.

Leurs line-ups sont constituées à 100% de personnes racisées. Et côté public, l’idée est de ramener celles et ceux qui n’ont pas l’habitude d’aller en soirée techno, ou qui y vont mais s’y retrouvent souvent isolés en tant que seules personnes racisées sur le dancefloor. À travers ce collectif, JEKKAMAÏ tient à ce qu’on puisse reconnecter avec la culture club de manière saine en ayant en tête l’histoire des sonorités qu’on écoute.

Le fait que de plus en plus de personnes aient accès à ce genre de musique, ou que le nombre de DJs augmente, ne lui pose aucun problème en soi, bien au contraire. Mais la question se pose lorsqu’il existe un déséquilibre de pouvoir : « Quand on regarde les line-ups des événements techno, des événements house, il n'y a pas beaucoup de personnes racisées, il n'y a pas beaucoup de minorités de genre. Je trouve ça scandaleux qu'en 2026, il y ait des line-ups composées uniquement de mecs cis, blancs. Je pense qu'il est vraiment temps que ça change. Il y a des efforts, mais ce n'est que le début, il y a encore beaucoup de travail à faire ».

Il précise cependant que l’enjeu n’est pas de prendre une position de gatekeeper, mais plutôt d’ouvrir les perspectives. L’importance est alors dans la diversité des line-up, tout comme dans le public, mais également dans la nécessité de s’éduquer, de creuser et de comprendre l’histoire de cette culture. Des initiatives émergent ces dernières années, des collectifs comme SIZZLEPROOF viennent secouer la scène et les oreilles commencent à s’ouvrir. Mais cela reste encore loin d’être la norme.

Mais alors, dans ce contexte, une question s’impose naturellement : comment continuer à avancer sans s’épuiser, sans perdre cette énergie de transformation qu’il observe et revendique dans la scène ?

En attendant, JEKKAMAÏ semble surtout déterminé à continuer à explorer. Lorsqu’on lui demande où il s’imagine dans dix ans, au-delà d’un B2B rêvé avec TSVI ou DJ Babatr, la réponse est simple : rester curieux avant tout. Garder cette sensation que, même après des années, de nouvelles influences continuent de nourrir sa manière de jouer et de penser la musique. Continuer à se surprendre lui-même, et surtout rester en mouvement. Ce qui est déjà le cas aujourd’hui, puisqu’il se lance un nouveau défi : la production.

À Bruxelles, la Place Noord accueillera JEKKAMAÏ le 29 mai prochain pour un DJ set qui s’annonce déjà mémorable.

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