Sinaï Sound System : Modèle de polyvalence des DIY sound systems
Cette semaine, nous avons eu l’occasion de rencontrer Huw, fondateur du sound system Sinaï dans la ville de Sheffield.
Depuis sa création en 2013, Sinaï sound system a beaucoup évolué devenant au fil des années une référence dans le genre au Royaume-Uni (et ailleurs). D’abord conçu pour jouer du roots reggae, le sound system a pu évoluer au fil du temps. Il a aujourd’hui largement dépassé les frontières du Royaume-Uni, puisqu’il sillonne désormais les routes de toute l’Europe. Cette popularité s’explique par une volonté croissante du public d’avoir un son de qualité. Pour la deuxième année consécutive, Huw sonorisera le dub corner du Dour festival pendant 5 jours.
Retour sur les temps forts de notre rencontre.
AM : Avant d’entrer dans les aspects techniques, j’aimerais revenir à l’origine de Sinaï. Comment ton sound system est-il né ?
Huw : J’ai grandi dans un environnement très musical — mon père est musicien — donc la musique a toujours fait partie de ma vie. Adolescents, j’avais déjà du matériel hi-fi à la maison, ce qui m’a naturellement amené à m’intéresser à des enceintes de plus en plus puissantes.
Après l’université, je me suis installé à Leeds, au milieu des années 2000. C’est là que j’ai découvert le Leeds West Indian Center. Je me souviens encore de cette première expérience : le toit qui vibrait, la salle remplie de fumée, les odeurs, et surtout ce sound system incroyable qui diffusait du reggae à un volume impressionnant.
Le sound system, c’était Iration Steppas. C’était ma première expérience de ce genre. Et à partir de là, j’ai commencé à aller à plus d’événements et à essayer de comprendre ce qui se passait. C’était avant la promotion telle qu’elle existe aujourd’hui.
Quelques années plus tard, j’ai commencé à fréquenter régulièrement ce type d’événements, souvent sans véritable promotion à l’époque.
Puis, en 2010, Mark — qui opérait le sound system — m’a proposé de rejoindre l’équipe. C’est là que tout a vraiment commencé pour moi. Ensuite, j’ai voulu créer mon propre système, presque comme une expérimentation. Il m’a fallu trois à quatre ans avant de le faire jouer pour la première fois.
AM : Tu as donc d’abord appris auprès d’autres avant de te lancer seul ?
Huw : Exactement. Le DIY dans les sound systems a une vraie dimension artistique. C’est un reflet de ta personnalité. Observer d’autres créateurs permet de comprendre et de développer sa propre approche. Je me suis nourri de ces influences pour construire quelque chose qui m’est propre.
AM : À l’époque, sans réseaux sociaux ni publicité, comment trouvais-tu les événements où tu pouvais placer ton système ?
Huw : Il existait des forums comme Speakerplans, qui étaient une ressource essentielle. Sinon, c’était beaucoup d’expérimentation personnelle : acheter du matériel petit à petit, tester, brancher, comprendre par soi-même.
AM : Construire un sound system représente un investissement important. Comment le tien a-t-il évolué ?
Huw : C’est un processus continu. À chaque nouvel achat, je revendais du matériel pour financer le suivant. Aujourd’hui, mon système en est à sa quatrième version et il continue d’évoluer.
Au départ, je travaillais avec un budget limité. Je privilégiais des éléments accessibles plutôt que du haut de gamme. Mais chaque composant a une texture sonore, et c’est l’ensemble — traitement, amplification, enceintes — qui crée une signature unique.
Avant d’investir, j’allais écouter d’autres systèmes pour identifier ce qui me plaisait. Il faut aussi penser aux lieux : inutile de concevoir un système pour l’extérieur si l’on joue principalement en intérieur.
AM : Ton système s’est donc adapté à des contextes de plus en plus variés ?
Huw : Oui. Initialement conçu pour de petits espaces, il a progressivement été utilisé pour des événements plus importants en Europe. Cela m’a aussi permis d’identifier ses limites.
Pendant le lockdown, j’ai eu le temps de repenser l’ensemble de mon système et l’adapter pour des festivals comme Dour ou Draaimolen. Aujourd’hui, le système est modulaire : je peux l’adapter précisément à la taille du lieu et au type d’événement, comme un jeu de construction.
AM : Tu es désormais sollicité pour des styles musicaux variés, pas uniquement de la Dub. Comment adaptes-tu ton système ?
Huw : Mon système a été conçu comme une extension de mes goûts musicaux, mais il a trouvé sa place dans d’autres genres, notamment ceux liés historiquement au reggae : dubstep, drum and bass et jungle.
Avec le temps, j’ai élargi mon écoute. Cela me permet d’ajuster le son en fonction du contexte. Chaque style a ses exigences : certains reposent sur les basses, d’autres sur les détails dans les aigus. L’enjeu est de trouver le bon équilibre.
AM : Travailles-tu en amont avec les artistes avant un set ou une performance ?
Huw : Je parle souvent d’un « écosystème du son » : le public, l’artiste et le sound system. Les trois doivent fonctionner en harmonie. Mon rôle est de traduire la vision de l’artiste pour le public.
Aujourd’hui, avec certains artistes, la confiance est installée. Ils savent que le système sera à la hauteur, ce qui leur permet de se concentrer uniquement sur leur performance.
AM : Ton rôle est donc actif pendant les sets ?
Huw : En permanence. J’écoute, j’ajuste, j’observe le public. Le son doit rester équilibré tout au long de la soirée, sans jamais devenir inconfortable.
AM : As-tu déjà rencontré des difficultés avec certains DJs qui voulaient “pousser” ton système trop loin ?
Huw : Rarement. La plupart respectent le système. J’ai mis en place des protections techniques pour éviter les abus. Parfois, certains poussent trop le signal, ce qui dégrade la qualité sonore, mais cela se corrige généralement facilement.
AM : Observe-t-on un regain d’intérêt pour les sound systems ? Cet engouement dépasse-t-il le Royaume-Uni ?
Huw : Oui, clairement. La qualité sonore globale s’améliore grâce aux avancées technologiques. Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle : ils rendent ces systèmes plus visibles.
Les publics sont devenus plus exigeants. Ils choisissent des événements pour leur qualité sonore. On observe aussi une forme de renaissance des sound systems reggae en Europe.
Pour ce qui est de l’engouement, il dépasse largement le Royaume-Uni. J’ai tourné dans pas mal de pays européens. La demande est réelle, et la logistique est facilitée par le fait que je dispose de mon propre véhicule.
AM : Quels sont les principaux défis lorsque tu as un DIY Sound System ? Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui souhaite se lancer ?
Huw : Le respect des lieux est essentiel. Un système trop puissant mal utilisé peut compromettre l’avenir d’autres événements. Il faut aussi être professionnel : arriver à l’heure, avec du matériel fiable et testé.
AM : Enfin : As-tu des artistes avec qui tu aimerais collaborer bientôt ?
Huw : Floating Points, sans hésiter — notamment pour discuter technique avec lui. Et Kerri Chandler, dont certaines performances m’ont marqué.
Pour ce qui est des conseils quand on débute, il faut d’abord, avoir un partenaire compréhensif — c’est un projet qui demande énormément de temps et d’argent.Ensuite, apprendre à écouter. Observer d’autres systèmes, comprendre ce que l’on aime ou non. Enfin, être réaliste sur les lieux où l’on peut jouer… et savoir conduire : tôt ou tard, il faudra transporter son propre matériel.
Crédit photos: Jack StoppedStill

