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Reportage

Amapiano: le nouveau son des cités sud-africaines qui explose sur tous les continents

Né dans les townships, l’amapiano devient un phénomène mondial

  • Shiba Melissa Mazaza
  • 10 November 2020

« On peut sentir la douleur dans la musique… »

C’est en ces termes que Juls décrit l’amapiano, un genre de plus à mettre au palmarès de la province du Gauteng après le kwaito, le gqom, l’isiGhubu et le diBacardi. Début mars, l’artiste né au Ghana et basé au Royaume-Uni a voyagé à Soweto, une ville de la région, pour s’immerger pleinement dans le genre. Développé initialement au milieu des années 2010 et lancé par les producteurs MFR Souls, lauréats du prix SAMA, l’amapiano est la bande-son de la vie nocturne, des rêves de richesse et de l’hédonisme des fêtards locaux – qui s’impose désormais comme le son des communautés noires exprimant leurs déboires du weekend et de la semaine. À Soweto, Juls a enregistré deux titres avec deux des grandes voix de la scène, Busiswa et Amos ‘Aymos’ Shili, signalant un vrai tournant dans la destinée du genre vers une notoriété internationale. ’Soweto Blues’ incarne parfaitement sa phrase, illustrant la juxtaposition de la galère et de l’euphorie à l’œuvre dans la structure musicale, comme dans les townships qui l’ont vu naître.

En plus des kicks drums abondants, de ses maracas caractéristiques, des pads légers comme des nuages et des accords basiques, l’amapiano joue sur le sentiment d’anticipation et attire de plus en plus d’artistes. Appels nostalgiques et réponses venues du futur font aussi partie de son ADN : Aymos livre des vocaux puissants sur ‘Tembisa’ et d’autres titres fondateurs du genre, comme sa collaboration avec Mas Musiq, ‘Zaka’. Les paroles house de ce dernier sont d’ailleurs dérivées d’‘Asimbonanga’, l’hymne anti-apartheid signé Savuka, issu de l’album ‘Third World Child’ sorti en 1987. En son cœur, amapiano parle du peuple. Ce nouveau genre pourrait-il puiser sa force d’un subconscient collectif de l’expérience noire ?

Au-delà de la douleur, l’amapiano trouve le soulagement. « Quand une chanson amapiano arrive, c’est une fréquence du bien-être », explique Thabang Molto, producteur du documentaire Shaya! qui explore le genre. « On l’associe à de bons moments, un bon train de vie. Elle te fait oublier ta souffrance, Une personne peut être issue du milieu le plus défavorisé, quand elle se prépare et va en soirée, elle a le look de quelqu’un qui a réussi dans la vie. Et pour un temps, ses problèmes n’ont plus d’importance. »

Cette intersection unique d’inspirations qui nourrissent l’amapiano donnent aux Sud-Africain·e·s un amas d’influences dans lequel puiser et créer. De nouveaux sons et styles de danse deviennent des réalités rêvées et de meilleurs futurs : tutos de danse et clips musicaux amassent des millions de vues et ouvrent des perspectives à leurs créateurs. Les dancefloors fourmillent de nouveaux pas de danse, comme l’ivosho et le pouncing cat, alors que les tracas du quotidien font place à l’exclamation “yebo !”, un cri d’approbation. Le cash, comment en faire (et quand il fait défaut) sont des thèmes communs dans les morceaux ; l’héritage de DJs adulés comme DJ Papers 707, décédé en juillet dernier, vivra dans les hommages et les imitations de ses mouvements légendaires. Si vous êtes d’humeur particulièrement festive, amenez un sifflet – danseurs, choristes et DJs s’unissent de concert pour incarner chaleur et humanité. En Afrique du Sud, et dans de nombreux pays au-delà de ses frontières, amapiano est le son qui fait tourner le monde. Ses variantes sont souvent teintées de kwaito, de techno avec une préférence accordée aux instruments et aux voix jazz. On l’adore pour sa candeur, sa nostalgie, sa conscience des enjeux sociaux et son esthétique trash assumée.

Dans les quartiers qui l’ont vu naître, on peut imaginer les nuages oranges qui découpent l’horizon, l’odeur de la bière vendue uniquement par pack de six plane dans l’air. Une voiture solitaire est rangée dans une allée, ses feux arrières pourpres s’éteignent ; le siège du conducteur se rabat alors qu’une jeune femme échange ses faveurs pour financer le billet de retour du groove – un terme synonyme de ride, ou soirée bien dépensée. On imagine aussi les bouteilles de champagne qui passent de lèvres en lèvres pour célébrer les poches Gucci pleines de billets, les factures des artistes deviennent de mauvais souvenirs grâce au succès mondial du genre. Malgré l’éradication de l’expérience club par la pandémie, les streams d’amapiano ont continué à atteindre des sommets d’audience, et le feeling que voulait créer la musique est d’autant plus réel. Le monde tend l’oreille.

Parmi les nombreux marqueurs qui signalent la domination mondiale de l’amapiano et la montée en grade de ses pionniers : des sorties comme l’album isiPhithipithi de Samthing Soweto – “le lieu bondé / chaotique”. Les trois derniers titres du LP, ‘AmaDM’, ‘Lotto’, et ‘Akulaleki’ ont fait mouche, dominant le chart single Apple Music South Africa dès la mise en ligne des préventes. D’autres hymnes populaires comme Semi Tee, Miano et Kammu Dee - ‘Labantwana Ama Uber’ et ‘Lorch (An Alexandra Story)’ ainsi que Kaygee DaKing et Bizizi - ‘Kokota’, pour n’en nommer que quelques uns. JazziDisciples, Boohle, DBN GOGO, Daliwonga, Nia Pearl, Njelic et Vigro Deep sont aussi des essentiels, sans oublier le maestro de la production DJ Maphorisa, crédité sur bon nombre de projets avant-gardistes en plus de son propre portefeuille de hits.

Les titres de roi et de reine de l’amapiano reviennent à Kabza De Small, de Pretoria, et à la vocaliste zimbabwéenne Sha Sha, qui a raflé le BET de Meilleur jeune artiste internationale en juin dernier. Son triomphe à causé quelques remous en Afrique du Sud, où plusieurs hashtags sont apparus sur les réseaux l’accusant d’avoir volé le titre à un artiste sud-africain. Selon la “Première dame de l’amapiano”, quiconque perçoit cette victoire comme revenant au Zimbabwe n’a pas compris le principe :

« Au final, qui êtes-vous ? », elle défend. « Que vous soyez du Zimbabwe, du Nigeria ou du Kenya, on s’en fiche. Nous sommes tous africains avant tout. Je veux que ce BET fasse figure d’exemple. L’Afrique du Sud m’a soutenue, le Zim m’a soutenue – et nous avons remporté ce BET. Ce n’est qu’un petit aperçu de notre pouvoir. »

Si des références à Juls, Mayorkun (‘Of Lagos’), Masterkraft (‘Equipment’), Rema (‘Woman’) and Niniola (‘Addicted’) ne suffisent pas à exprimer à elles seules toute la popularité de l’amapiano, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au 15 juillet 2020, la playlist Amapiano Grooves est la plus streamée sur Spotify en Afrique du Sud – et ce n’est qu’un faible indicateur du succès local du genre, quand on sait que la plupart des communautés locales ne font pas toujours appel aux plateformes de streaming pour écouter de la musique. Beaucoup optent pour des sites de téléchargement gratuits comme Fazaka et WhatsApp pour chiner et se procurer de nouveaux sons. Phiona Okumu, réputée pour sa capacité à dénicher les tendances et les sujets de demain, a commencé à travailler avec Spotify Afrique du Sud, aux partenariats artistes et labels, début 2019. Plus tard dans l’année, elle a pris l’avion avec son équipe direction le Gauteng pour découvrir en direct auprès des créateurs ce qui rendait ce son si unique, et identifier leurs besoins.

« La première chose qu’ils m’ont dite, c’est que l’amapiano ne se trouve pas sur les radios mainstream. Il doit faire ses preuves dans l’underground, dans les clubs, dans les townships et dans les taxis. Puis les majors allaient dire : “Oh mon dieu, c’est le prochain truc à la mode” C’est comme ça que fonctionne la musique, n’est ce pas ? Mais ce qui est surprenant, c’est que ça s’est passé il y a six à neuf mois. Aujourd’hui, les labels sud-africains rivalisent en s’auto-proclamant les plus gros champions de l’amapiano, mais c’était loin d’être le cas il y a un an, quand les producteurs devaient vivre avec l’argent des soirées. Ils ont aussi dit: ‘les labels ne nous comprennent pas. Les radios ont peur de nous jouer. Il faut qu’on diffuse notre musique autour de nous par nos propres moyens pour se faire entendre.’ »

Et c’est ce qu’ils ont fait, Da Kruk, le premier DJ à jouer de l’Amapiano sur les ondes nationales, a présenté une émission hebdomadaire sur YFM intitulée The Playa’s Club le samedi, dédiant 60 minutes aux nouveaux sons du genre, surnommée "Amapiano Hour", alors que les autres stations hésitaient encore. Le mois dernier, il a annoncé le lancement de son propre show au Royaume-Uni intitulé AmaInternational sur The Beat London et DrumsRadio, dans une vidéo montrant différent acteurs de la diaspora chantant les louanges du genre. De grandes marques ont soutenu des artistes produisant de l’amapiano, s’adressant souvent directement aux producteurs et aux interprètes au lieu de passer par les majors pour toucher leur audience. Pendant ce temps, Spotify a enregistré une hausse de 145% des streams mondiaux pour le genre au premier semestre 2020, comparé aux chiffres de 2019.

Alors que la pandémie de COVID a forcé les salles à fermer et laissé sur le carreau des DJs qui pouvaient cumuler jusqu’à 15 performances par weekend, les habitudes des auditeurs ont prouvé qu’en dépit de l’arrêt de la scène club, la playlist Amapiano Grooves n’a pas faibli en attractivité. Dans les deux premiers mois de mise en service de la playlist, d’autres régions de forte popularité comprenaient le Royaume-Uni, les USA et l’Allemagne. Au jour de la publication de cet article, dans le Top 50 des morceaux les plus streamés en Afrique du Sud, seuls quatre sont produits localement : et les quatre sont des titres d’amapiano, dont trois sont crédités à DJ Maphorisa, qui forme le formidable duo Scorpion Kings avec Kabza de Small. Sa dernière sortie de 27 titres, ‘I am The King of Amapiano: Sweet and Dust’, est selon Apple Music l’album le plus streamé de l’histoire de l’Afrique du Sud, avec plus de huit millions de streams deux semaines après sa sortie – et les artistes possèdent tous les masters.

« C’est mon premier album », dit Kabza. « J’ai certainement évolué en le composant, et j’ai collaboré avec des artistes auxquels je n’aurais pas pensé. C’est un projet dont je suis extrêmement fier et je suis heureux que les gens puissent enfin voir mon évolution. Le but du titre ’Sweet and Dust’ est d’essayer de séparer les différents styles de sons amapiano : ‘dust’ désigne les patterns de drums hardcore, le son influencé du kwaito, et ‘sweet’ désigne l’amapinao plus soulful et jazzy. Au final, cet album montre au monde que l’amapiano est un genre qui s’adresse à tout le monde.»

Il n’a pas tort. Les 10 pays qui ont vu la plus forte hausse de leurs streams d’amapiano sont l’Afrique du Sud, les Emirats Arabes Unis, le Maroc, la Grande-Bretagne, l’Irlande, la Turquie, le Portugal, l’Inde, la Pologne et la Suisse. Même si on peut souligner que les créateurs d’amapiano vivent chichement et font partie d’une culture peu présente sur les plateformes de streaming, on voit bien que le reste du monde en redemande.

En fin d’année dernière, le ministre des finances sud africain Tito Mboweni a déclaré : « le rayonnement global de l’art et de la culture d’Afrique du Sud est l’expression de notre soft power et de notre héritage. Nos choix de finances publiques devraient refléter l’intention de préserver et d’ajouter à notre canon culturel. » La véracité de ses propos aujourd’hui est à l’appréciation de chacun. La corruption systémique et la dette ont rendu presque impossible pour les artistes d’accéder aux aides. Pour pouvoir vivre comme les 10% les plus aisés de la population, il faut un salaire de 7 313 Rands par mois, soit environ 335€. Les classes-moyennes gagnent environ 1 149R par mois net (62.24€) – en dessous du seuil de pauvreté, récemment mis à jour. Sur fond de systèmes capitalistes politiques, sociaux, environnementaux défaillants et dans des environnements aussi durs que les townships, les musiciens sortent des hits et soignent un climat social malaisant. Est-ce alors une coincidence si le genre a explosé à un moment de profonde remise en question dans l’industrie musicale, et quand le besoin de changement social se fait tant ressentir ?

Les remixes d’amapiano viennent sous des formes variées, par exemple marqué par le thème de l’émission populaire des années 80, K2000, et encore plus populaire, le remix de Donn x DJ Rex de ‘Bella Ciao’, titre qui a marqué les fans de la série Netflix espagnole à succès, La Casa de Papel. Les deux parlent d’injustice et d’indépendance – ces artistes ne cachent pas d’ailleurs qu’ils sont au cœur de leurs préoccupations. ‘Bella Ciao’ (« Au revoir ma belle ») est une chanson folk italienne utilisée comme un hymne de la résistance antifasciste… et dans le monde entier comme un hymne à la liberté. L’Afrique du Sud a bien des combats à mener, et l’autonomie financière a toujours été un point de référence primordial.

Quand on lui demande s’il ressent les effets de l’injustice ou de la xénophobie dans l’industrie musicale, DJ Maphorisa répond d’un ton assuré : « Je ressens bien la tension, mais nous contribuons toujours à forger l’histoire d’une Afrique unie en sortant la musique de gens d’autres pays africains. » C’est évident dans leur rapprochement avec le Nigeria, Wizkid et Burna Boy figurent d’ailleurs sur le titre ’Sponono’, un des plus gros succès de son album.

« Nous avons une relation bâtie il y a très longtemps lorsqu’on était sur la route, en tournée, pendant la création de titres comme ’Soweto Baby’ (2016) et ‘One Dance’ », dit DJ Maphorisa. « À ce moment, Wizkid, Burna Boy et moi étions au Zimbabwe pour un show, et plus tard dans la nuit nous avons enregistré l’idée de la chanson. Plus tard on a décidé de prendre ce même morceau et de créer quelque chose qui pourrait unir l’Afrique – changer la donne en créant une audience plus large pour l’amapiano – et on a décidé que ce serait génial de le faire sur l’album de Kabza. »

Expliquant souvent qu’il ne met pas les pieds en studio pour composer à moins que l’alchimie avec ses collaborateurs·rices soit parfaite, Wizkid exprime la même passion pour le continent et son avenir.

« J’adore l’Afrique du Sud, et généralement je passe beaucoup de temps là-bas à chaque fois que je passe. J’aime y enregistrer avec des amis comme Maphorisa… C’est une atmosphère. La musique, en particulier la nôtre, parle de sentiments. Quand on l’écoute, on le ressent… et quand les gens font l’expérience de la musique à ce niveau, ça se répand et ça grandit de manière organique », il dit. « Les arts et le divertissement font beaucoup pour le continent. Plus important, ils inspirent plus de gens à prendre conscience qu’il existe de nombreux moyens de survivre et d’améliorer sa vie et celle de sa famille. Davantage de collaborations comme ça entre les industries seront certainement bonnes pour le continent et notre peuple. »

Wizkid a promis de sortir davantage de titres amapiano bientôt, tout comme Maphorisa, qui s’associe avec un nouveau collaborateur aux multi-récompenses, le franco-congolais Tresor ; le duo s’apprête à placer la barre très haut avec un album comprenant des paroles en Swahili et en Lingala.

La douleur qu’évoquait Juls plus haut n’est ni physique ni émotionnelle, mais la rupture avec les pratiques obsolètes de l’industrie musicale, les mentalités tribalisantes, les clauses asservissantes de contrats fumeux et de nombreuses pratiques doivent être réimaginées pour que notre industrie puisse évoluer. Si c’est ce que l’Afrique du Sud peut faire avec sa douleur, imaginez le potentiel d’un continent uni et indépendant ?


Shiba Melissa Mazaza est contributrice freelance, suivez-la sur Instagram.

Initialement publié sur Mixmag.net. Traduit de l’Anglais par M. Dapoigny.

Setumo-Thebe Mohloni est photographe freelance, retrouvez son travail sur son site officiel.

[Credits photos: Amapiano parties - Setumo-Thebe Mohlomi / Kabza De Small - Piano Hub PTY LTD / Maphorisa - New Money Gang PTY LTD]


BlackMusic Vol.9 mixed by Mr. JazziQ tracklist:
1. Mdu Aka TRP & Bongza - Tech
2. Josiah De Disciple feat. Mpura - Inhliziyo
3. Jazzidisciples feat. Mporoza & Thlopzin - Final Touch
4. Boohle feat. ThackzinDJ - Memeza
5. Jazzidisciples feat. Sauti Sol - uXolo
6. Mr JazziQ, Bontle Smith, Reece Madlisa & Zuma - Moshimane
7. Josiah De Disciple feat. Dali Wonga - Ya Ya
8. Mr JazziQ feat. Vigro Deep & Rams De Violinist - Blue Skies
9. Jazzidisciples feat. Vigro Deep & Dj Bucks - Sgubu Se Monati
10. Mr JazziQ feat. Josiah De Disciple, Fakelove, Moonchild Sanelly, Hipnaughtic Sean - Askies

Spirits Of Makoela Vol.1 mixed by Josiah De Disciple tracklist:
1. Josiah De Disciple feat Rams The Violinist - The Feeling
2. Josiah De Disciple - Todays Kings
3. Josiah De Disciple - Jazz That Thing
4. Josiah De Disciple feat Rams The Violinist - Messages
5. Josiah De Disciple - Untitled
6. Josiah De Disciple feat Dali Wonga - Ya Ya Ya
7. Josiah De Disciple - Untitled
8. Josiah De Disciple - Pedi Love Letter


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