Mondial 2026 : la FIFA divorce-t-elle de la musique électronique ?
Alors qu'une relation persiste depuis plus de 30 ans entre l'électronique et la Coupe du Monde, 2026 semble bouleverser cette alchimie.
Les instants sonores qui précèdent les matchs de Coupe du Monde sont pensés et conçus pour déclencher une émotion planétaire et unificatrice. Depuis plus de trente ans, la musique électronique occupe ce rôle. Pourtant, en 2026, l’album officiel FIFA s’ouvre avec Jelly Roll, de la country, tandis que l’on doit l’anthem (l’hymne officiel) universel à Robbie Williams, auteur-compositeur-interprète de pop rock.
Le premier anthem officiel d’une coupe du monde de football date de l’édition de 1990. Intitulé “Un’estate italiana”, il a été signé par Giorgio Moroder, père du disco électronique européen et un grand architecte de la musique dance moderne. Bien sûr, c’est tout sauf un hasard. Le résultat commercial a été par ailleurs sans appel, le titre s’étant imposé comme numéro 1 en Italie ainsi qu’en Suisse, préservant le statut de meilleure vente du pays pendant 9 mois consécutifs. La musique électronique était donc, à l’évidence, capable de porter un poids émotionnel suffisamment important pour soutenir le plus grand événement sportif au monde. L’euphorie à grande échelle, l’anticipation (build-up) et la libération (drop) de la tension avant même que le match ne commence, et cette fameuse capacité à unir des gens qui n’ont à l’origine d’autre langue commune que l’adrénaline brute : autant de choses recherchées par un anthem de coupe du monde que par un DJ en plein set.
En dehors des stades, la musique électronique était également liée au football, notamment par la célèbre série de jeux vidéo “FIFA”. Des millions de joueurs de toute origine écoutaient déjà Avicii, Deadmau5, Disclosure ou Flume dans les menus du jeu, directement depuis leur console. EA Sports gérait par ailleurs ses playlists comme un label A&R (Artists and Repertoire) en cherchant des artistes avant leur percée. Voir son morceau intégré dans une playlist FIFA avait un impact, disons-le, considérable. Plus de 330 millions de playlists Spotify contiennent au minimum un titre issu des jeux FIFA. Certains artistes voyaient leurs streams exploser de plus de 500% suite à l’inclusion de leur musique.
Mais en 2023, EA cesse de licencier le nom “FIFA” pour son jeu, qui devient alors EA Sports FC. Ce qui semble n’être qu’un simple détail d’ordre juridique rompt en réalité le flux jusque-là continu entre une génération entière de fans de foot et la musique électronique. La FIFA doit trouver une nouvelle relation avec la musique.
Pour ce faire, elle crée donc sa propre infrastructure musicale, FIFA Sound, chapeautant les albums officiels et hymnes. Depuis l’édition Qatar 2022, elle ne publie plus un seul titre officiel mais un album complet, une logique qui peut être rattachée à celle des festivals électroniques, où il est bien plus fréquent de trouver toute une riche programmation qu’un seul “headliner”. Diplo produit en 2018 “Live It Up”, l’anthem officiel du Mondial Russie. L’Euro 2020 est quant à lui signé par Martin Garrix, qui avait à cette occasion 25 ans quand l’UEFA lui a confié le contrôle total de l’hymne du tournoi ! Il s’agissait donc du pic d’influence de l’électronique dans le football institutionnel.
Nous voici après tout cela en 2026, avec comme premier single de l’album officiel FIFA 2026, sorti le 20 mars, “Lighter”. Signé par Jelly Roll et Carín León et produit par Cirkut, le titre de country américain est mélangé à de la musique locale mexicaine et de la pop mainstream canadienne, ce qui fait bien entendu référence aux trois pays hôtes.
L’anthem de 2026 a été attribué à Robbie Williams, nommé pour l’occasion FIFA Music Ambassador. Son titre “Desire” n’est pas un simple hymne pour l’été mais le tout premier hymne universel permanent reconnu par la FIFA. Après toute cette aventure aux côtés de la musique électronique, la FIFA choisit, afin d’incarner sa marque sur le long terme, d’autres genres susceptibles d’attirer une audience maximale.
Sans pour autant émettre un surplus d’interprétation, la FIFA ne semble plus avoir un réel besoin de la musique électronique pour revendiquer sa modernité. Après s’être servi du langage club pendant plus de 30 ans sans doute afin de rajeunir son image, peut-être peut-elle maintenant se permettre de se réorienter vers un universalisme de masse. Si la FIFA n’a plus ce besoin de “faire de l’électro” pour paraître moderne, il peut également rester pertinent de se questionner sur la totale assimilation des codes de cette musique, comme l’énergie véhiculée ou la structure, par le monde de la pop et du sport. L’EDM incarnerait alors davantage un genre de musique conventionnel qu’un genre nouveau comme cela était le cas 30 ans auparavant.

